Bamako

Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. J’étais alors en recherche d’emploi. Cela devenait urgent de trouver un job, peu importe lequel. 

Depuis plusieurs jours, une idée trottait dans ma tête. Et si tu appelais Jérôme Matthey ? Le professeur Matthey était titulaire de la chaire de relations internationales à Science Po. J’avais effectué mon travail de licence dans son département. Mon mémo ayant reçu une mention cum laude, il devait certainement se rappeler de moi. 

Seulement voilà, on ne se refait pas. Je me trouvais bien cavalière et surtout prétentieuse. J’imaginais la scène, mon téléphone en main : « Bonjour Professeur, c’est moi Stéphanie Gremaud, vous vous souvenez de moi ? En fait, je me permets de vous contacter car je cherche du travail. Je me disais que peut-être, éventuellement, par hasard vous auriez… ». Ridicule, je serais ridicule. 

Plus je renonçais à l’idée, plus elle revenait. A plusieurs reprises j’avais saisi le combiné. A peine l’indicatif de la ligne directe du professeur Matthey composé, je raccrochais. Et pourtant, une petite voix me répétait sans cesse : « Appelle, Stéphanie, qu’est-ce que tu attends ? »

Je vivais une période d’achats compulsifs dans les boutiques les plus branchées. N’étant pas à une folie près,  je décidai d’en faire une de plus : me rendre chez Marlow, le coiffeur hommes-femmes le plus huppé de la ville. Cela me coûterait une fortune, mais comme je venais de refaire toute ma garde-robe, je pensais devoir aller jusqu’au bout de mon délire. « Tant qu’à faire, soignons le paraître. » J’avais inscrit mentalement ces dépenses insensées sur le compte « investissement », histoire de déculpabiliser un peu. 

A l’instant même où la porte coulissante du salon de coiffure s’ouvre, je me retrouve nez à nez avec le professeur Matthey. Tiré à quatre épingles, fraîchement coiffé, il est là, qui me regarde du haut de son mètre quatre-vingt-dix, trente centimètres au-dessus de ma tête. 

– Stéphanie, quelle bonne surprise ! Vous fréquentez aussi cet endroit ? me dit-il comme si nous nous étions quittés la veille.

– Bonjour Professeur, oui, enfin non, c’est la première fois que je viens ici. Je m’offre un petit caprice. Une fois n’est pas coutume. 

Je m’adresse à lui comme lorsque j’étais étudiante, un peu craintive et désarçonnée par cette rencontre improbable, bien que certainement inconsciemment souhaitée. Comment allez-vous, racontez-moi !

– Cela pourrait aller mieux. Voyez-vous, j’ai dernièrement perdu mon mari. 

– Oh ma pauvre, quelle horreur, toute ma sympathie. Dites-moi, vous êtes très jeune, votre mari…

– Oui, mon mari était jeune, lui aussi. Le cancer ne se préoccupe pas de l’âge de ses victimes. Il frappe où bon lui semble. 

– Je compatis sincèrement, croyez-moi. Mais parlez-moi de vous ?

Je lui explique qu’il n’y a pas grande chose à dire. Que je m’efforce de refaire surface. Que je vais mieux. J’additionne les banalités. J’hésite un peu avant de lâcher le morceau.

– Il ne me reste plus qu’à trouver un travail. 

-Une femme aussi brillante que vous ne devrait pas rencontrer grand obstacle.

– Détrompez-vous, Professeur, voilà des mois que je cherche en vain, c’est un peu comme si les femmes ayant fait science politique n’étaient pas crédibles aux yeux des employeurs potentiels. J’ai, à plusieurs reprises, été dans le dernier carré, mais c’est un homme qui, à chaque fois, a emporté la mise. 

– Ne m’aviez-vous pas relaté avoir fait une formation de secrétariat avant de rejoindre les bancs de l’Université ?

Cela me gêne qu’il me le rappelle. Stéphanie, la petite secrétaire bonne à tout faire, je ne voulais plus y penser. Si j’avais tardivement décidé de poursuivre des études, c’était bien pour en sortir. Et voilà que Matthey l’exhumait. Il poursuit. 

– Si cela peut vous dépanner, je cherche pour trois mois une collaboratrice pour m’aider dans l’administration et la logistique d’un projet en partenariat avec Bruxelles. Je serais évidemment enchanté de travailler avec vous.

Déçue, j’ai envie de lui signifier un refus catégorique. Il n’est pas meilleur que les autres. Mon instinct de survie s’y oppose et c’est un « oui volontiers, avec plaisir » sans enthousiasme mais reconnaissant qui sort de mes lèvres. Il me tend sa carte de visite : « appelez-moi cet après-midi, d’accord » ? 

Le lendemain matin, je faisais mes débuts.

Au bout des trois mois, le professeur Matthey m’annonça qu’il avait l’intention de me garder quelques semaines de plus. Le dernier vendredi de collaboration finit pourtant par arriver. Je n’avais toujours rien trouvé pour la suite. Le destin allait s’en charger. La scène me revient dans les moindres détails. 

Vers 15 heures, un visiteur que je ne connais pas fait son entrée. Bonjour Madame, je souhaiterais parler au professeur Matthey.

Je suis là, lui lance Matthey depuis son bureau. J’arrive.

Salut Karl, quel bon vent ?

– Salut Jérôme, je suis venu voir ton recteur et, comme j’ai vu de la lumière – il rit – je me suis permis d’entrer. 

– Sympa, vraiment sympa. Tu es sûr, toi l’homme toujours pressé, que tu n’as rien à me demander ?

– On ne peut rien te cacher. 

Karl, responsable des politiques humanitaires à la Croix-Rouge, se lance dans un bref exposé des conditions de vie des femmes en Afrique occidentale. Celles-ci se sont profondément détériorées du fait du développement rural. Les campagnes se vident petit à petit et les femmes restent seules sur place. Elles sont devenues la proie des djihadistes. 

– Pas besoin de te faire un dessin, Jérôme. 

– Oui, je sais, c’est odieux. Et que vient faire la Croix-Rouge dans cette histoire ?

– Toute la zone est en état de guerre larvée. On est en train de monter un programme de protection de ces populations sous l’égide de l’ONU. On nous a confié la coordination et la logistique. Beau projet.

– Et en quoi puis-je t’être utile ? 

Je tends l’oreille, la place des femmes dans la société africaine était justement le thème de mon travail de licence. Une étrange excitation me gagne. La réponse de Karl à la question accroît la tension que je ressens. 

– Je cherche la perle rare. Je compte engager une coordinatrice, en clair, une femme ayant fait science po en relations internationales. Sa qualité principale devrait être de connaître la situation géopolitique de l’ouest africain et idéalement d’y avoir séjourné. 

– Pffff, tu m’en demandes beaucoup.

Pourquoi il ne pense pas à moi ? Je peine à croire qu’il a oublié que j’ai fait mon travail de licence au Mali.

– Tu as posé la question au recteur ? 

– Il n’a aucune idée.

Il se retourne vers moi :

– Et vous Stéphanie, vous auriez une i… KARL, crie-t-il soudain, elle est là ta perle. Que je te présente Madame Stéphanie Gremaud. Excusez-moi Stéphanie, quel engourdi je suis. Cela est si évident. Vois-tu Karl, Stéphanie a rédigé un remarquable mémo de fin d’études sur le sujet qui te préoccupe. Mieux, elle a vécu sur place. Je vous laisse faire connaissance.

Le lundi suivant j’étais dans l’avion pour Bamako. 

Aujourd’hui, cela fait exactement une année que je suis l’otage du MIAM, le Mouvement Islamiste d’Afrique Méridionale et que je croupis dans un cabanon insalubre, privée de la lumière du jour. Je garde espoir !

Publié par efix1955

Allez savoir pourquoi j’avais opté pour la filière latin dès l’âge de 12 ans? Ce n’était certainement pas pour aboutir, quelque douze ans plus tard, à l’obtention du titre de ingénieur agronome de l’Ecole polytechnique de Zürich, pire encore, en 1984, au grade de Dr ès Sciences techniques de la même école. Et pourtant. Soyons honnête, ce choix d’ado pré-pubère me venait de l’amour de la langue, la langue française, évidemment. Aujourd’hui, en fin de carrière professionnelle - j’ai viré ma cuti dans les années quatre-vingt dix pour reprendre des études en communication et relations publiques et m’y consacrer jusqu’à ce jour - me voilà au seuil d’un rêve de toujours: ÉCRIRE. Depuis un certain temps déjà, j’ai mis le pied dans la porte. J’ai un aveu à vous faire: J’ai la plume qui me démange. Alors bienvenue dans le monde de mes démangeaisons.

2 commentaires sur « Bamako »

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