Epiphanie

Pour mener à bien le vingt-septième opus des aventures du chevalier Thibert, Gaston Dunoyer s’était finalement astreint à la rédaction d’un plan. Il espérait ainsi se mettre à l’abri d’une panne dévastatrice de sa plume semblable à celle qu’il avait eu à affronter lors de la narration du tome précédent. 

         Jamais auparavant il n’avait éprouvé la nécessité de programmer les exploits de son héros. Son premier manuscrit, il l’avait rédigé d’une traite. Cela avait été une œuvre collégiale tant Thibert, le preux chevalier, avait apporté sa part de bravoure et d’initiatives. Cette expérience avait convaincu le jeune écrivain qu’il n’y avait rien de plus simple au monde que d’écrire un roman. Depuis cette première parution, cet état de grâce avait perduré un quart de siècle à raison d’un livre par an. Jusqu’au jour où… Gaston Dunoyer se souviendrait toujours de ce 28 mars 2018, premier jour de sa longue traversée d’un imaginaire perdu. 

         Alors que Thibert avait quitté au plus pressé le château du duc d’Otrante après l’avoir sauvagement égorgé et qu’il pénétrait dans une chênaie dense à la tombée de la nuit, tout s’était arrêté. Brutalement ! Thibert demeurait là, désespérément planté sur son destrier en plein milieu d’une obscure clairière de myrtilliers qu’éclairait une pleine lune voilée par la brume nocturne.  

         Gaston Dunoyer était témoin du désarroi de son chevalier. Celui-ci le regardait les yeux égarés et semblait demander : « Et maintenant ? Je vais où ? Je fais quoi ? ». 

         Il n’en avait pas la moindre idée. Il voulu se convaincre qu’il ne s’agissait que d’une petite faiblesse momentanée. Il se leva, se fit un café et alluma une cigarette. Il pressentait que la situation était grave tout en se répétant des « ce n’est rien », sans parvenir toutefois à s’en persuader. On approchait de minuit. « Tu dois être fatigué, Gaston, laisse ton chevalier se trouver un abri et repose-toi, toi aussi, demain tout ira mieux ». Intuitivement, il n’en croyait pas un mot.  

         Les heures qui suivirent furent effrayantes : insomnies, cauchemars, hallucinations ; une nuit de faits d’armes sordides, de trahisons. Tout ce qu’il avait imaginé ici et là au gré des aventures de Thibert, mais en plus épouvantable encore. Comme si un cinéaste s’était amusé à produire une saga des prouesses les moins reluisantes de Thibert et les avait poussées à leur paroxysme. 

         A intervalles réguliers, Dunoyer voyait passer au-dessus de lui une page blanche, la redoutée page blanche dont il avait été épargné tout au long de sa carrière. Elle voletait comme les avions de papier de son enfance. Puis, petit à petit, il y en eut deux, puis trois, puis quatre, des dizaines, des centaines. 

         « Tout cela n’est qu’un mauvais rêve » s’entendit-il dire à haute voix. Il le répéta plusieurs fois, balançant intérieurement entre la raison de Dunoyer et les intuitions de Gaston. Il fallait bien que cela se produise une fois, pensa-t-il. Il s’était depuis longtemps imprégné de l’idée que tôt ou tard il paierait cher sa désinvolture, cette forme de condescendance à l’égard des écrivains de sa génération, de ces auteurs qui, chez Bernard Pivot, n’avaient de cesse d’affirmer que sans un plan, mieux un synopsis bien détaillé, on courait le risque de la panne. Il s’était cru au-dessus de ces contingences. Cela n’arrive qu’aux autres ! C’était sans compter sur les leçons que la vie ne se prive pas de dispenser à ceux qui la prennent de haut. 

         Alors, soit, il allait s’y atteler à ce maudit plan. Revenu à sa table, il reprit ce qu’il avait déjà écrit, chapitre après chapitre : pas moins de cent soixante pages à passer en revue ! Après plus de quatre heures de travail à démêler un fil rouge au tracé chaotique, il touchait au but. Ne restait plus que l’épisode du meurtre à résumer. Ce qui fut fait, non sans douleur. 

         Et après ? Thibert n’avait pas bougé, toujours aussi inerte et comme cloué sur son cheval, les yeux ahuris. « Comment ai-je pu imaginer qu’en refaisant le même parcours, j’arriverais ailleurs qu’à mon point de rupture ? » 

         Il ressentit le besoin de mettre de la musique, de la musique médiévale. S’en imprégner, se noyer, les yeux fermés, dans l’atmosphère du XVe siècle. Distraire sa tête ! Elle se résignait, sa tête. Elle se persuadait que cette panne était inéluctable. « Surtout ne pas donner mon assentiment. Je suis habilité à refuser cette soi-disant défaillance. » Il fit résonner « Belle qui tient ma vie » dans le salon, ferma les yeux, s’imagina Thibert, son cheval, la forêt. Il ne vit qu’une femme.

Belle qui tiens ma vie

Captive dans tes yeux,

Qui m’as l’âme ravie

D’un sourire gracieux,

Viens tôt me secourir

Ou me faudra mourir.

         La chanson, il la passa, la repassa en boucle. Fallait-il introduire un épisode amoureux ? Cela n’avait aucun sens, Thibert ne se trouvait pas dans les meilleures dispositions. De plus, son héros n’était pas du genre à se laisser attendrir par une femme, si belle soit-elle. Il fallait le faire sortir de ce bosquet, c’était là la première des priorités. Mais comment ?

         Gaston Dunoyer dut en convenir, la musique n’avait en rien permis de forcer le verrou. Même les Carmina Burana étaient restées sans effet. Il s’affola, se mit à respirer plus rapidement, crise d’angoisse ! « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? »  

Durant les semaines qui suivirent, pour relancer la machine, il tenta toutes les stratégies qui lui venaient à l’esprit. Il alla se promener en forêt, son petit calepin en poche. Rien n’y fit, pas même lorsqu’il décida d’y rester toute la nuit. Il fit le tour du lac à la rame, passa des heures interminables à la bibliothèque nationale, section Moyen-âge, il commanda sur Amazon un château en carton à réaliser soi-même, prit des cours de luth, rien ne l’extirpait de sa torpeur. 

         On approchait de la date butoir. S’il voulait voir son livre publié pour la rentrée littéraire de septembre, il ne lui restait plus que quelques jours pour fournir le manuscrit à son éditeur. Celui-ci ne cessait de l’appeler, ce qui avait pour conséquence d’augmenter d’autant son désarroi. 

         Il avait repris l’habitude de se connecter au monde, écoutait France-Info et relisait la presse quotidienne. L’état de la planète lui apparu soudain désespéré, noir, glauque, rouge, fangeux, puant la sueur des uns, transpirant l’arrogance des autres. Thibert, s’il vivait aujourd’hui, serait de ces derniers, assurément. Cela lui éclata à la figure. 

         Une forme de dégoût pour son héros s’empara de lui. Thibert, il le voulait chevalier servant. Il se l’était représenté ainsi, l’avait créé ainsi. Au fil des épisodes, depuis le deuxième tome déjà, s’étant lui-même complu dans la colère et le ressentiment, Thibert s’était durci par mimétisme. D’aventure en aventure, tous deux étaient tombés dans la surenchère, s’abandonnant aux puissances du mal. Thibert le preux s’était fait goujat, brigand sans foi ni loi, pour qui l’argent et les courtisanes justifiaient à eux seuls tous les moyens. Non, la fin ne justifiait pas les moyens ! Avec le meurtre du duc d’Otrante, son compagnon de route avait franchi la ligne rouge, ligne que lui, Gaston Dunoyer, ne saurait plus accepter. Il en prenait conscience ! Toutes ces histoires lui faisaient maintenant honte. Il était devenu allergique aux exactions de Thibert, il ne supportait plus Thibert.

Belle qui tient ma vie

Viens tôt me secourir

Ou me faudra mourir.

         Thibert avait vendu son âme au diable ? Lui, Gaston Dunoyer allait lui offrir la rédemption. Émoustillé, soudain très excité, il sauta dans sa voiture, direction La Dombes. Il s’enquit en chemin des disponibilités de la chambre des ducs de l’Ostellerie du Vieux Pérouges. Libre ! Il gardait un souvenir lumineux de cette suite en rez-de-chaussée d’une ancienne bâtisse de 1456, le souvenir de sa lune de miel avec Isabelle. Depuis son décès tragique, il avait toujours hésité à s’y rendre de crainte de raviver ses plaies. Le temps n’avait pas fait son office, Dunoyer vivait dans la haine. Il n’avait jamais pu pardonner à ce chauffeur de camion ivre qui lui avait pris sa compagne.

         Parvenu sur la place du Tilleul, il se parqua juste sous la statuette de Saint-Georges. S’étant procuré les clés, il ouvrit la porte de ce lieu imprégné de mémoires séculaires. Rien n’avait changé. Le rouet sur la droite, le vieux berceau en bois, sur la gauche. Le petit salon abritait toujours la table ronde, celle que lui et Isabelle avaient nommée la table des chevaliers. Et puis, face à lui, au-delà de l’arche en pierre qui ouvrait sur la chambre à coucher, le lit à baldaquin, sur lequel tous deux s’étaient connus pour la première fois. Et puis cette odeur de cire d’abeille.

         Une violente émotion l’envahit, la même que celle qui avait vu son cœur s’épancher devant tout le monde lorsque l’on avait descendu le cercueil d’Isabelle dans sa tombe. C’était au lendemain de la parution du premier tome, elle n’avait pas vingt ans. 

         Isabeau était là, assise sur le lit. Elle portait le costume médiéval de la jeune mariée. La porte derrière lui laissa passer un léger courant d’air. Il sentit une épaule l’effleurer : Thibert ! Il le vit passer sous le porche. Isabeau lui adressa un sourire d’invitation, ouvrant ses bras pour l’accueillir.

         Gaston Dunoyer se remit à écrire… éperdument.

Publié par efix1955

Allez savoir pourquoi j’avais opté pour la filière latin dès l’âge de 12 ans? Ce n’était certainement pas pour aboutir, quelque douze ans plus tard, à l’obtention du titre de ingénieur agronome de l’Ecole polytechnique de Zürich, pire encore, en 1984, au grade de Dr ès Sciences techniques de la même école. Et pourtant. Soyons honnête, ce choix d’ado pré-pubère me venait de l’amour de la langue, la langue française, évidemment. Aujourd’hui, en fin de carrière professionnelle - j’ai viré ma cuti dans les années quatre-vingt dix pour reprendre des études en communication et relations publiques et m’y consacrer jusqu’à ce jour - me voilà au seuil d’un rêve de toujours: ÉCRIRE. Depuis un certain temps déjà, j’ai mis le pied dans la porte. J’ai un aveu à vous faire: J’ai la plume qui me démange. Alors bienvenue dans le monde de mes démangeaisons.

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