La marâtre à confesse

J’ai toujours pensé que je finirais par m’installer un jour à la cour du Roi. Jamais, ô grand jamais, de la manière que je vais conter.

Veuve d’un chevalier, j’avais épousé, en seconde noce, un gentilhomme proche du cercle royal. C’était principalement, j’en conviens, afin de me rapprocher du château et de ses hôtes. Veuf lui-même, mon nouveau conjoint avait une fille, Alice, qu’il avait emportée dans son équipage. C’était-là un trouble certain pour les desseins que je formais tant pour moi que pour mes deux filles. L’extrême beauté d’Alice n’eut pu être niée, pas même par la plus immodérée des mauvaises fois. A ses côtés, Javotte et Anastasie – il m’en coûte de le dire – faisaient pâle figure.

Ainsi, dès le premier jour, j’installai ma belle-fille sur une paillasse au grenier et fis d’elle la bonne à tout faire du logis. Gondrand, son père, n’osa pas influer, ces choses-là étant exclusivement du ressort de la gente féminine. Jamais la maison n’avait été si reluisante que depuis son arrivée. Elle décrassait, frottait, balayait, récurait, briquait, astiquait sans jamais donner le moindre signe de fatigue. Sa joie et sa bonne humeur avaient le don de m’agacer profondément. Ses rares pauses, elle les passait assise sur les cendres, au coin de la cheminée. Cette habitude avait inspiré à Javotte le sobriquet de Cendrillon, Anastasie lui ayant préféré Cucendron ce qui, je m’en souviens, m’avait beaucoup fait rire.

A l’automne, le fils du Roi donna un bal et pria toutes les personnes de qualité d’y venir. Le Prince était en âge de se marier, ce n’était un secret pour personne. Mes deux filles y furent évidemment conviées. Elles faisaient déjà grande figure dans le pays. Il va de soi qu’en aucun cas Cendrillon ne s’y rendrait. J’y veillerais personnellement.

Durant les préparatifs, la maisonnée se transforma en ruche. On ne parlait que de la façon dont on s’habillerait. L’aînée choisit de mettre son habit de velours rouge sang et sa garniture d’Angleterre. La cadette se proposa de porter une jolie jupe bleu turquoise, un manteau à fleurs d’or et sa rivière de diamants à propos de laquelle elle précisa : « ce qui ne laisse personne indifférent !»

Cendrillon, quelle ne fut pas ma surprise, offrit de les coiffer. Elle le fit de bon cœur et réalisa mèches, accroche-cœurs et chignons de très belle facture. Ainsi parées, mes filles feraient se retourner toute la cour sur leur passage. Une fois Javotte et Anastaise parties, je restai seule avec Cendrillon. Je la vis sortir et s’asseoir sur le banc du jardin. Pensait-elle, cette sans-gêne, qu’un prince eût pu l’inviter ? 

Alors que je guignais par la fenêtre, je vis apparaître une dame au demeurant fort belle, mais d’allure éthérée. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Elle s’était penchée sur Cendrillon et semblait lui parler. J’entendis la petite lui dire « oui, Marraine, bien sûr Marraine » avant de s’activer fébrilement. Elle amena tout d’abord une citrouille que la dame creusa avant de la transformer en carrosse d’un simple coup de baguette. Quelle était donc cette diablerie ? Je voulus intervenir et sortir dans le jardin, mais rien n’y fit. A peine m’approchais-je de la porte, qu’un violent éclair lumineux s’interposait. Je tentai bien de sortir par la porte arrière, le même phénomène se produisit. Malédiction !

De retour à mon observatoire, je vis Cendrillon tendre six souris à celle qu’elle nommait marraine. Elles furent aussitôt transformées en de merveilleux destriers. Un gros rat donna vie à un cocher ventru aux moustaches imposantes, six lézards se métamorphosèrent sous mes yeux éberlués en de superbes laquais qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs beaux habits chamarés. Je n’y tenais plus. Folle de rage, je me mis à taper contre les carreaux, à hurler. Epuisée, à bout de souffle. D’impuissance, je finis par calmer mes ardeurs. 

« Hé bien, te voilà parée pour aller au bal du Prince », entendis-je dire celle qui ressemblait assurément à une fée. Je n’en crus pas mes oreilles. Le petite effrontée s’empressa de préciser : « Oui, Marraine, mais je ne peux m’y rendre avec ces haillons. »

D’où sort cette marraine ? pensais-je. D’un coup de baguette magique Cendrillon se retrouva drapée de pieds en cap d’étoffes d’or et d’argent. Dans le même temps, ses pieds furent revêtus de ravissantes chaussures qui m’apparurent de verre. Je précise bien – car on comprendra toute l’importance de la chose plus avant – que les chaussures était bel et bien de verre et non de vair, contrairement à ce qui a été dit par certaines rombières peu dégourdies. L’index levé, la magicienne sembla faire encore quelques recommandations dont je n’entendis que la fin « … avant minuit ». J’eus à peine le temps de voir l’attelage démarrer en direction du château. 

Démunie, impuissante face à pareil sortilège j’enrageai. Ma soirée fut l’une des plus atroces que j’aie eu à braver. Les douze coups avaient à peine sonné que – « … avant minuit », c’était donc cela – je revis Cendrillon franchir le portail. Bien qu’elle portât à nouveau ses loques, elle semblait allègre, presqu’euphorique. Et pourtant, le rêve n’avait pas duré bien longtemps. La petite dévoyée aurait dû s’en retourner déconfite. Etait-elle seulement allée au bal ? Il me tardait d’avoir la narration de mes deux filles. Elle rentrèrent bien plus tard, tout excitées de leur soirée.

« Vous ne devinerez jamais, Mère », me dit Anastasie le seuil à peine franchi, « vous ne devinerez jamais ce que nous avons vécu ce soir » tout en se défaisant de son mateau à fleur. Sa sœur l’interrompit. 

– Le bal n’avait pas commencé qu’une princesse, d’une beauté presque irréelle est arrivée au château.

– Que me contez-vous là ?

– Oui, je vous assure, Mère, dirent-elles à l’unisson.

Elle me rapportèrent que le Prince, informé de l’arrivée de l’importune, s’ét­ait déplacé en personne pour la recevoir. Après l’avoir aidée à descendre de son carrosse, il lui avait pris la main et, en entrant dans la salle de bal, avait fait signe aux musiciens d’ouvrir la danse. 

– Si vous les aviez vus, Mère, comme ils étaient assortis. J’avais l’impression de vivre un conte de fée.

– Un conte de fée de courte durée, Anastasie, de courte durée. Celle que tout le monde voyait déjà convoler avec le Prince a disparu en cours de soirée. Et croyez bien, Mère, que je ne renoncerai pas à séduire son altesse. Le roi a décidé d’inviter tout le monde demain soir pour un nouveau bal. 

– Tiens qui voilà ? s’étonne Javotte. Mais c’est Cendrillon !

– Bonsoir mes sœurs, vous m’avez réveillée.

– Voyez-vous ça, la pauvre petite. Si tu étais venue au bal, tu aurais vu la plus belle princesse qu’on ne puisse jamais voir. Elle est même venue nous faire mille civilités.

– J’en eusse été fort aise, mais voyez-vous je n’y étais pas conviée. 

Le lendemain soir, l’histoire se répéta. J’avais bien imaginé un startagème pour empêcher Cendrillon de sortir de la maisonnée, mais je dus me rendre à l’évidence que rien n’y ferait. L’après-midi, j’avais détruit toutes les courges et autres citrouilles du jardin. Une simple noix suffit cependant à la fée pour en confectionner une somptueuse berline. 

Comme la veille, peu après minuit, je vis Cendrillon réintégrer la demeure. Elle était essoufflée, ébouriffée, suffoquante. Je l’entendis monter les marches en courant et s’effondrer en larmes sitôt la porte de la soupente franchie. Que s’était-il passé ?

Le lendemain matin, Cendrillon, comme à l’accoutumée et comme si de rien n’était, prépara le petit déjeuner, attendant en chantonnant, que ses sœurs se lèvent. Une fois qu’elles apparurent, elle ne put s’empêcher de leur demander avec empressement de lui conter leur soirée.

– Ma chère Cucendron, commença Anastasie, la princesse d’hier soir est revenue. Elle a une fois de plus fait faux bond au milieu des festivités. Le Prince en était tout bouleversé. 

– Elle a même, dans sa précipitation, perdu l’une de ses chaussures de verre, renchérit Javotte. 

– Et le Prince s’est précipité pour la ramasser. Il a passé le reste de la soirée assis à table, à observer la chaussure telle une relique précieuse.

– Il doit être très amoureux, fit remarquer Cendrillon.

Peu de jour plus tard, le fils du Roi, fit publier à son de cors et de trompettes qu’il épouserait celle dont le pied serait le plus juste à la petite pantoufle. Etant de verre, il apparaissait difficile que l’on puisse se méprendre. 

On l‘essaya à toute la cour, sans succès. On finit par l’apporter chez nous. Mon plan était arrêté. Loin de comploter pour tenir Cendrillon à l’écart, je fis au contraire tout ce qui était en mon pouvoir pour que les nobles serviteurs royaux lui présentent l’objet de leur quête. L’affaire étant entendue, autant en tirer profit. Quelle ne fut pas la surprise de Cendrillon lorsque je m’exclamai : « Auriez-vous l’obligeance, Messires, de soumettre à vérification le pied de ma petite Alice ? » Celle-ci me regarda incrédule. La chaussure entra sans peine et s’ajusta admirablement. Alice sortit de sous sa jupe la deuxième petite pantoufle à la stupéfaction de l’assistance. Anastasie et Javotte se jetèrent alors à ses pieds éclatant en sanglots, elles lui demandèrent le plus sincère des pardons. 

Le mariage fut célébré devant tout le peuple enthousiaste. Alice demanda que nous fassions désormais partie de la suite du Roi. Anastasie et Javotte furent mariées à deux grands seigneurs.

Depuis ce jour, j’implore Dieu de me prêter vie aussi longtemps que nécessaire afin d’obtenir le pardon pour toutes mes vilainies. J’ai fait écrire en grand, au dessus de mon lit: « De même que les ténèbres ne résistent pas à la lumière, le mal est impuissant face au bien. »

                                                                                                         Cunégonde de la Vilepière

Publié par efix1955

Allez savoir pourquoi j’avais opté pour la filière latin dès l’âge de 12 ans? Ce n’était certainement pas pour aboutir, quelque douze ans plus tard, à l’obtention du titre de ingénieur agronome de l’Ecole polytechnique de Zürich, pire encore, en 1984, au grade de Dr ès Sciences techniques de la même école. Et pourtant. Soyons honnête, ce choix d’ado pré-pubère me venait de l’amour de la langue, la langue française, évidemment. Aujourd’hui, en fin de carrière professionnelle - j’ai viré ma cuti dans les années quatre-vingt dix pour reprendre des études en communication et relations publiques et m’y consacrer jusqu’à ce jour - me voilà au seuil d’un rêve de toujours: ÉCRIRE. Depuis un certain temps déjà, j’ai mis le pied dans la porte. J’ai un aveu à vous faire: J’ai la plume qui me démange. Alors bienvenue dans le monde de mes démangeaisons.

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