L’improbable rencontre

Phnom Penh 1995

         J’étais arrivé le matin même à Phnom Penh. Cela faisait longtemps que j’attendais ce moment. Depuis quelques années, il m’avait fallu reporter à plusieurs reprises ce voyage auquel j’aspirais au plus profond de moi, sans raison apparente. C’était comme ça. Peut-être était-ce la musicalité des lieux, Phnom Penh, Battambang, Siem Reap, Kompong Thom ou encore l’exotique Angkor. Un peu plus de quinze ans après la chute des Khmers rouges, accéder au pays était toujours passablement aventureux. Truffé de mines antipersonnel même aux abords des temples, il était le théâtre d’une guérilla intérieure dont les fondements m’échappaient. 

La veille au soir, alors que mon frère et moi buvions un verre sur la terrasse de l’Hôtel Oriental à Bangkok — il est professeur de piano dans la capitale thaïlandaise — nous discutions de l’opportunité ou non de réaliser enfin ce vieux rêve.

         — Tu prends des risques, Pierre. Pas plus tard que cet après-midi, en plein centre de Phnom Penh, ça a ferraillé… il y a eu des morts. Tu sais ils sont tous armés et ils brandissent leurs joujoux pour un oui ou pour un non, comme dans une cour de récréation, sauf que leurs pétoires elles sont pas en plastique.

  — Ils règlent leurs histoires ? 

  — Je crois qu’ils règlent surtout leur Histoire, avec un grand H. Ils aimeraient comprendre ce qui leur est arrivé. Ils sont comme des gosses battus par leurs parents et qui ignorent que ce n’est pas normal. La seule chose à comprendre c’est que la folie humaine n’a pas de limites. Elle s’est abattue sur eux comme une invasion de criquets. La terreur a balayé leur pays pendant quatre ans et la terreur elle a ses répliques, elle aussi, tu vois ?

— Évidemment. En fait, je ne sais pas vraiment ce qui me pousse à me rendre au Cambodge. Entre 1975 et 1979, j’étais sur les bancs de la fac de lettre de l’Université de Genève, le nez dans le guidon. L’actualité politique c’était le cadet de mes soucis. Sauf que je suivais d’un œil intrigué ce qui se passait au Cambodge. Va savoir pourquoi. Pourquoi cet intérêt pour ce pays inconnu, avec lequel je n’avais pas la moindre attache ? À plus de dix mille kilomètres de mes préoccupations. C’est assez étonnant, non ? 

  — Quelque chose a dû te fasciner. Je me souviens que tu avais dévoré La Voie royale de Malraux. Tu te voyais peut-être déjà en grand reporter.

  — Oui, mais j’ai aussi, comme tu dis, dévoré La condition humaine et je ne sens aucune attirance pour la Chine, tu vois, pas même en tant que journaliste. 

  — De toute façon, le Cambodge d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui si bucolique de Malraux. Ce pays est devenu un grand malade psychiatrique, un malade qui abrite une population mentalement plus ou moins gravement atteinte. Et c’est valable aussi pour ceux qui sont nés après la chute des Khmers rouges. Ils sont totalement imprégnés de cette forme de schizo-paranoïa générale qui règne. Alors, évidemment, ça se passe entre eux, comme tu dis, mais tu sais, quand ça canarde il vaut mieux ne pas rester dans le coin. Je t’assure, frangin, c’est vraiment des dingues. J’y étais en avril de l’année dernière pour le Nouvel An khmer, c’est un vrai tire pipe. 

  — Donc, tu n’irais pas.

  — Je te connais et je sais que tu ne vas pas reporter une fois de plus ton rendez-vous khmer. Alors, en résumé, règle d’or numéro un, ne fais jamais confiance aux policiers. Règle d’or numéro deux, pas plus qu’aux militaires. Juste, fais gaffe. Il y a plus de balles perdues dans certains quartiers que de viande dans leurs assiettes.

* * *

J’ai pris ce matin la Thaï Airways. L’enthousiasme avait remplacé les interrogations. A peine descendu du Boeing, la chaleur pesante et l’humidité saturée de l’air s’étaient abattues sur moi comme pour me prévenir des écueils ambiants. L’aéroport de Phnom Penh, de couleur jaune pâle, tient plus du baraquement militaire que de l’édifice imposant auquel nous, les Européens, sommes habitués. Tout y est pagaille, la climatisation, dont les caissons poisseux sont pourtant bien visibles, donne l’impression de n’avoir jamais été mise en fonction. 

A peine sorti du bâtiment, des dizaines de types attendent le chaland. Rares sont les avions à atterrir chaque jour et l’arrivée de l’un d’eux constitue une aubaine pour les chauffeurs de taxi qui, pancartes d’hôtels en main, se ruent sur le voyageur. L’une d’elle attire mon œil : Golden Apsara. Le gars qui la porte a dû lire dans mes pensées. Se fendant d’un sourire vainqueur, il se saisit vivement de ma valise, se fraie un chemin à coups d’épaules à travers le troupeau de ses congénères et me fait signe de le suivre d’un geste énergique. Je m’exécute un peu inquiet, sans bien comprendre ce qui m’arrive. Je n’aime pas perdre le contrôle. Le parking n’est heureusement qu’à quelques mètres. L’homme s’arrête devant une Subaru coupé sport qui, ma foi, a l’air en parfait état de rouler. Rassuré!

Une fois mes affaires posées à l’arrière du véhicule, il m’invite à m’asseoir à ses côtés. Son large sourire semble dire : ce soir je vais pouvoir nourrir ma petite famille. 

Le Golden Apsara est situé sur le boulevard Sisowath longeant le Tonlé Sap, fleuve qui tient sa réputation de la capacité qu’il a, une fois l’an, d’inverser son cours et de remonter en direction de sa source pour gonfler les eaux d’un grand lac. Je l’ai lu dans l’avion. Ce que ne décrivait en revanche pas mon Lonely Planet c’est le bord de l’eau à cet endroit. En regardant la façade blafarde de mon hôtel et son long balcon longeant tout le premier étage dans sa longueur, un bizarre sentiment m’étreint. Je connais le coin ! 

Tout simplement impossible ! Comment se fait-il que tu connaisses les lieux ? Cela ne fait aucun doute, l’emplacement ne m’est pas du tout étranger. Bon, l’hôtel c’est une chose, tu as pu voir des bâtisses semblables ailleurs, mais la rive, la rive de l’autre côté du fleuve, elle t’est familière, tout comme le ponton en contrebas auquel est accosté le petit bateau de pêcheur. C’est quoi cette embrouille ?

Personne à la réception. Une petite sonnette. Le chauffeur de taxi appuie dessus comme on enverrait un code en morse. Je le regarde intrigué. Il me dévisage. Léger soupir gêné. Une vieille femme arrive. Ils se parlent. On me demande de payer la chambre en dollars, évidemment. La femme glisse à l’homme sa commission en riels, évidemment. Un petit escalier en bois mène à l’étage. Un long balcon extérieur, des chambres alignées sur le côté droit, tels des compartiments de wagons-lits, le côté gauche donnant sur le fleuve. Tout au fond du couloir, en face, un graffiti sur une porte: les latrines. Ma chambre est la dernière. Au moins tu auras les toilettes tout près. Le luxe !

Curieux, mais pas vraiment rassuré, j’entre dans la piaule. Un lit, c’est déjà ça. A son pied un tabouret, un coffre en bois ouvert, sans rabat, et une minuscule table d’angle, le tout sous la supervision d’un appréciable ventilateur pendu au plafond et dont la performance technique doit avoisiner la dizaine de tours minute. Ceci dit, la chambrette est propre, je n’en demande pas plus. D’ailleurs, je ne pense pas y passer des heures.

Assis sur mon lit, je m’interroge. C’est quoi ce sentiment de déjà vu ? Tu dois avoir déjà croisé des lieux similaires, en Thaïlande par exemple. Ressemblance n’est pas réalité. Tu fais des reports, Pierre. Et puis, comment pourrais-tu connaître un endroit où tu n’as jamais mis les pieds ? Peut-être une image dans l’un ou l’autre des livres que tu as feuilletés en préparant ton voyage. Bon, ce n’est pas en restant cloué sur ce matelas…

* * *

         J’étouffe. La chaleur et l’humidité extrêmes — toujours elles — sont sans pitié pour le petit Européen que je suis. 

         Des immeubles brinquebalants, comme attirés par ceux d’en face, penchent dangereusement en avant dans une perspective de pyramide écimée. Tout semble tenir par des vertus occultes. Évite d’éternuer!

         Façades aux peintures écaillées, chambranles rouillés encadrant en vain de vieux carreaux brisés, balcons aux châssis défoncés qui résistent à la gravité tant qu’ils peuvent. Juste en dessous, des devantures en tôles ondulées retenues au niveau de la rue par de simples bambous aux courbures inquiétantes. Dans leurs encadrements d’acacias, les portes d’entrée se maintiennent dans leurs gonds, un peu par habitude. Seuil franchi, il n’y a de toute manière rien à voler. 

         Estropiées, mais rescapées, ces portes sont à l’image de tous ces amputés que je croise, survivants « privilégiés » qui se déplacent tant bien que mal, portés par des cannes de fortune ou munis de prothèses artisanales. Ou encore, pour ceux qui ont perdu leurs deux jambes sur une mine, des planches de bois auxquelles on a fixé de vieilles roulettes grinçantes. Leurs vêtements collés à la peau sous la pesanteur tropicale, ils déambulent sans but apparent, distribuant alentour de larges sourires. La misère serait-elle vraiment moins pénible au soleil ? Ces gens sourient ! Un mélange de compassion et d’admiration me gagne. 

         Tous les vingt mètres, des poteaux électriques enchaînés entre eux par des dizaines de câbles entortillés à leur sommet rappellent les échelles de cordages de grands vaisseaux à la dérive. Petite pensée émue pour l’électricien qui, au faîte de l’un d’eux — vraisemblablement venu remédier à une panne de courant — se gratte la tête face à cet enlacement, ne sachant assurément d’où proviennent chacun de ces fils ni où ils poursuivent leur route, tels des sabayes sans amarres plongées au fond du Tonlé Sap.

         Le dédale de rues offre une vision de contiguïté. Partout c’est le désordre. L’endroit n’est pas même convalescent, il survit, sans autre ambition, comme si la misère était indécrassable. 

         Et pourtant, ce lieu, aussi chaotique soit-il, je le connais, je le connais au plus profond de moi-même, je le connais du temps d’avant. De quel temps tu parles ? Je sais bien que c’est inouï, mais l’anxiété qui me prend au ventre en atteste. Je fais l’objet d’étourdissements. J’étouffe presque. L’attirance première fait place à un début d’angoisse. Sors d’ici, va rejoindre le bord du fleuve, trouve un arbre, de l’ombre, un peu de fraîcheur, peu importe, mais ne reste pas là. Il fait chaud, terriblement chaud, la sueur me brûle les yeux. Pourquoi t’es venu en septembre ? On t’avait averti que c’était le pire des moments. Un peu de fraîcheur, il me faut un peu de fraîcheur, et de calme aussi. Le quai du Tonlé Sap n’est pas loin. Comment tu sais ça ?  Ne gamberge pas, file t’asseoir au bord du fleuve. Tu as besoin de calmer le jeu.

         À l’angle de la rue, un étal de marché, tréteaux enfoncés dans la boue. Sur la maigre planche qui sert de présentoir, on a déposé quelques poissons au-dessus desquels danse une escadrille de mouches aux reflets vert bleu. 

         Dessous, face contre terre, gît un nourrisson. Il est nu. Je m’arrête, interdit, tétanisé, comme si du formol se mettait à couler dans mes veines. Ce n’est pas possible. Il ne peut pas être mort. Dites-moi que ce n’est pas vrai ! Et pourtant ! Ma vue se trouble. Je ne veux pas voir la réalité. Né à peine quelques heures plus tôt, ce petit être est mort et gît dans la boue. Indifférence des passants. La poissonnière me regarde, silencieuse ; elle a les yeux de l’impuissance. Chez elle, la tristesse a fait place à un grand vide que traduisent des pupilles outragées. Qui pourrait surmonter pareille souffrance ? La souffrance est-elle sans limites ? Oui ici, oui, dans ce pays. Je commence à comprendre à quel point l’abomination a atteint son comble quatre années durant. Jusqu’ici, je l’avais lu. Depuis quelques heures, je commence à le sentir. Pour les Cambodgiens, tout avait commencé vingt ans plus tôt, mais vingt ans, à ce degré de douleur et de désolation, ce n’est rien, le temps n’a pas encore fait son office rédempteur. Les quinze années de rémission post-génocide ne furent que répliques comme me le disait hier mon frère, des répliques qui, bien que moins intenses sur l’échelle de l’horreur, renaissent régulièrement des cendres de presque deux millions de morts.

         La mère du nourrisson — ce ne peut être que la mère — esquisse pourtant un léger sourire. Comment peut-elle ? Jamais je n’ai eu la gorge aussi serrée. Je me penche lentement sur le petit cadavre. Pardon, petit. Ce monde n’était pas fait pour toi. Je regarde la femme une dernière fois. C’est vrai qu’elle est belle. Tu ne vas tout de même pas pleurer devant elle ! Je sens les larmes monter. Impossible de les retenir. Alors, par pudeur, ou par lâcheté, je me retourne brusquement. Je fuis son regard et m’en vais, les yeux posés au loin, comme s’ils pouvaient me transporter ailleurs, le plus loin possible de cet enfant qui n’avait pas demandé à vivre, pas plus qu’à mourir, d’ailleurs. 

         Le bord du fleuve ne doit pas être loin. J’ai besoin de me poser un moment. Je m’y dirige chancelant, hésitant entre besoin de souffler et sentiment de lâcheté. Tu devrais retourner vers cette femme. Mais pour faire quoi? Tu ne peux pas la laisser seule avec ce petit être mort à ses pieds. Non, c’est peut-être mieux comme ça.

         Appuyé contre le tronc d’un cerisier du Japon, ma respiration s’accélère, j’angoisse. Tu n’aurais jamais dû venir ici. Pourquoi fallait-il que tu viennes? Pourquoi cette folle pulsionJ’aimerais vomir toute la misère du monde. Ressaisis-toi !

         Un vieillard m’aborde, me montrant ostensiblement une carte d’identité défraîchie, pointant son doigt sur une photo si délavée qu’elle pourrait être celle de n’importe qui. Il me sourit, lui aussi, comme si toute sa fierté était contenue dans ce bout de papier. Il me rappelle vaguement quelqu’un, mais qui ?

         — Vous parlez le français ? me dit-il à mon grand étonnement.

— Oui. Vous ? Vous parlez français ? Vraiment ?

  — Plutôt bien. J’ai travaillé pour l’École française d’Extrême-Orient à Angkor, avec Bernard-Philippe Groslier durant presque quarante ans. Grand archéologue, vous savez ? 

  — Je n’en doute pas. J’ai l’intention de me rendre au nord du pays pour visiter le site, d’ici quelques jours.

  — Je peux vous accompagner, vous y guider.

  — C’est une idée, mais dites-moi, pourquoi êtes-vous parti de là-bas ?

  — Le génocide, monsieur.

  — Je comprends.

  — Non, vous ne comprenez pas, monsieur. On ne peut pas comprendre, pas même nous, les gens d’ici. Toute ma famille a été tuée. Toute. Mes parents, ma femme, mes cinq enfants, mes frères, sœurs, cousins. Tous. J’ai eu de la chance. J’étais au Laos avec monsieur Groslier quand ça a commencé.

         Le vieillard se tait. Il me regarde du fond de ses petits yeux presque éteints dans lesquels semble malgré tout subsister une minuscule flamme. Son visage, déformé, s’affaisse jusqu’au menton. Il doit porter en lui le courage de la survie, le courage de ceux qui ici, par respect pour leurs morts, s’accrochent encore un peu à la vie. Je me détourne. Je ressens comme un malaise. Pourquoi me montre-t-il sa carte d’identité avec tant d’insistance ? 

         — Je suis quelqu’un, vous savez, me dit-il.

  — Bien sûr que vous êtes quelqu’un. Vous en doutez ?

  — Je suis quelqu’un. Vous avez vu ce document ? Il en atteste. Je suis quelqu’un, vous voyez-là ? 

  — Oui, je vois.

  — Mais beaucoup dans ce pays ne sont plus personne, monsieur. On a brûlé leurs papiers, on a brûlé l’état civil. Beaucoup de gens sont sans identité ici. Alors, ils vivent, mais ils ne sont plus personne. Vous comprenez ?

C’est à mon tour de me taire. Au-delà des séquelles visibles, il y a l’invisible. Cette souffrance cachée de ceux qui ne sont même plus personne. Jamais je n’avais, ne serait-ce qu’un instant, pensé que la légitimité d’exister dépendait d’un acte officiel. Je me lève, il me regarde partir, lâche un sourire : « on se reverra », me lance-t-il. C’est vrai qu’il est très touchant, ton p’tit vieux.

* * *

         Le Foreign Correspondents Club de Phnom Penh est, comme son nom l’indique, le lieu de rencontre des journalistes expatriés. Mais pas seulement. Je m’y rends à la façon du combattant fuyant les tranchées. Ces premiers contacts avec ce pays qui pourtant me tendait les bras ont été compliqués, bien plus déstabilisants que je l’imaginais. Mes émotions font le balancier. Ce pays m’attire, ses habitants me touchent, mais je sens qu’un univers entier nous sépare. Je ressens comme une attache qui nous lie, quand bien même je sais qu’il ne me sera pas donné gratuitement de les comprendre. Le petit vieux avait raison : Non, vous ne comprenez pas, monsieur.

         Le FCCP — comme le nomment les habitués — ne me dit rien. Ça te soulage, admets ! De pur style colonial, ses trois étages à angle cassé dominent le boulevard qui borde le fleuve. Les façades arborent de larges baies ouvertes délimitées par d’élégantes balustrades à colonnades. Le bâtiment se dresse devant moi tel un refuge. Je m’y engouffre, comme on passerait le seuil de sa maison en claquant la porte pour échapper à un chien errant. Un escalier dont les parois sont tapissées de coupures de presse encadrées m’accompagne à l’étage. La vue sur le fleuve en cette fin d’après-midi est teintée d’un rose caractéristique des couchers de soleil tropicaux. Je m’installe à une table, m’accoude à la rambarde, moment de paix ! Le spectacle est d’un rare exotisme. Juste en face, à quelques dizaines de mètres, le Mékong et le Tonlé Sap, l’un couleur or, l’autre mercure, unissent leurs cours pour poursuivre la route ensemble sur les quelques centaines de kilomètres qui les séparent encore de la mer de Chine. Sur la presqu’île, image d’Épinal, un char tiré par deux buffles ramène son propriétaire avant la nuit. 

         Je ne l’ai pas senti arriver dans mon dos. 

         — C’est magique, n’est-ce pas ?

         Je me retourne. Un grand type me regarde du haut de son bon mètre quatre-vingt-dix. Il a brisé le charme. Je tarde un peu à répondre.

         — Oui, effectivement.

  — Vous permettez ?

  — Faites.

Il me dévisage, sans un mot.

           — Bel endroit.

  — Effectivement.

  — C’est votre première fois, ici ?

  —Oui.

  — Vous aurez envie d’y revenir souvent, si du moins vous pensez rester quelques jours à Phnom Penh.

  — Je ne sais pas, mais c’est vrai, l’endroit possède quelque chose de magique, comme vous le disiez. Ceci dit, je ressens un certain malaise. 

  — Du genre.

  — Peut-être le malaise du privilégié. Cet endroit respire le colonialisme à plein nez. Je ne peux m’empêcher d’imaginer les conversations qui se sont tenues dans ces murs. S’ils pouvaient parler, comme on dit.

  — Vous risqueriez d’être déçu. Le FCCP n’a été ouvert qu’en juin 1993, il y a un peu plus de deux ans. Lorsque je suis arrivéau début des années soixante-dix j’étais correspondant pour le Journal Le Monde,nous nous retrouvions entre journalistes et autres expatriés à l’Hôtel Royal. C’était la plaque tournante. On y côtoyait autant les agents secrets, les marchands d’armes ou encore les diplomates. Si vous avez des murs à écouter, c’est plutôt de ce côté-là qu’il vous faudrait vous diriger. 

         Clin d’œil !

         — Vous étiez déjà là dans les années soixante-dix ? Vous étiez à Phnom Penh le 17 avril 1975 ?

  — Et comment ! Et aux premières loges. Je louais un appartement sur le Boulevard Monivong, l’axe emprunté par les Khmers rouges lors de leur entrée dans la ville. Tout a été très vite. 

  — Ça vous ennuie de m’en parler ?

         Silence !

         Mon interlocuteur dont je ne connais pas le nom se tait. Son regard s’est posé sur le fleuve et semble se perdre dans l’horizon où la brume du crépuscule a fait son apparition. Se retournant vers moi :

         — Vous savez, jeune homme, les mots sont vains, aucun ne peut traduire l’horreur, en particulier ce qui s’est passé ici, notamment ce jour-là. Aucune langue n’aurait pu le prédire et imaginer les vocables adaptés. Voyez-vous, je logeais en face de l’Hôpital Calmette. Il a été entièrement vidé de ses patients en moins d’une heure. Les malades ont été mêlés à la foule et poussés à quitter la ville, comme tout le monde. Ceux qui n’étaient pas transportables ont été tués dans leurs lits… à l’arme blanche. Comment voulez-vous décrire pareille abomination ?

         Silence !

         — Mais pourquoi les gens quittaient-ils la ville ? Les Khmers rouges ont été accueillis en libérateur ce matin-là, non ? Cette fuite paraît insensée. 

  — Les Khmers rouges n’étaient pas les libérateurs que le peuple avait imaginés. Le pays s’était enfoncé depuis cinq ans dans une guerre civile interminable, les soi-disant sauveurs n’ont fait illusion que quelques heures. Ils avaient pour objectif de vider les villes, toutes… en commençant par la capitale, évidemment. Point. Alors, ils ont prétendu que les Américains allaient bombarder Phnom Penh afin de la raser. On a dit aux gens : juste trois jours, il faut quitter la ville, juste trois jours et vous pourrez revenir. Ce fut le sauve-qui-peut. Une déferlante. Tous ceux qui ne s’exécutaient pas… étaient exécutés, si vous permettez l’expression. Plusieurs milliers déjà en ce premier jour, en commençant par les soldats gouvernementaux restés fidèles au régime. Ils les ont dépouillés de leurs armes. Ils en ont fait des tas, comme ce fut le cas sur le carrefour en dessous de chez moi, avant de se les répartir. En vingt-quatre heures, la Ville était vide, entièrement vidée de ses habitants.

  — En me promenant, tout à l’heure, j’ai été choqué par l’état de délabrement des immeubles. Un peu comme si rien n’avait été entretenu depuis des lustres.

  — Vous ne croyez pas si bien dire. La guerre civile, suivie du Kampuchéa démocratique des Khmers rouges, puis de la République populaire du Kampuchéa sont passés par là ; la première a instauré l’instabilité et la défiance, le deuxième a fait œuvre d’extermination, la troisième a balbutié une hypothétique reconstruction. Tout est à faire et la situation actuelle n’encourage pas à l’optimisme.

  — Pour en revenir aux Khmers rouges, quel intérêt avaient-ils à vider la ville ?

  — C’est assez compliqué, mais si je peux me résumer en une phrase, ces gens-là s’étaient mis en tête de tout raser, en fait, on leur avait mis en tête qu’il fallait tout raser et recommencer à zéro. On leur avait fait miroiter les vertus d’un régime communiste égalitaire, harmonieux et exemplaire. Tout le monde à la même enseigne, fin des privilèges. On leur a promis le bonheur, un bonheur que seul pourrait leur procurer le Kampuchéa démocratique. Tu parles d’une démocratie ! 

  — Pol Pot avait étudié en France, n’est-ce pas ?

  — Oui, mais pas seulement lui, Khieu Samphân, Ieng Sary, pratiquement toute la bande. Robespierre, Saint-Just en particulier étaient leurs idoles. Sauf que le Cambodge du vingtième siècle n’est pas la France du dix-huitième. D’autre part…

  — Vous y voyez une cause à effet, je veux dire, entre les études en France de ces jeunes gens et ce qui s’est passé ici ? Ou était-ce simplement la réunion fortuite de sanguinaires ?

  — Pour ce qui est des chefs, leur expérience européenne a sans nul doute joué un rôle non négligeable. Je ne crois pas en revanche qu’ils aient été naturellement sanguinaires comme vous le supposez. Mais n’oublions pas qui étaient les petites mains. Les défavorisés — pour la plupart les illettrés du monde du travail — comme l’on dit, et bon nombre de petits paysans du nord, analphabètes, vivant de presque rien, mais qui menaient une vie relativement paisible dans leurs champs. On leur a prétendu que l’heure de la revanche avait sonné. 

  — Rien que cela. Une revanche sur le sort ?

  — Il est des historiens qui pensent que ce qui s’est passé entre 1975 et 1979 trouve ses origines dans le déménagement de la capitale du Cambodge d’Angkor à Phnom Penh. C’est de là que daterait la pauvreté qui s’est installée dans le nord du pays. Syndrome de l’abandon. Et comme la conséquence fut l’éclosion d’une riche société au Sud, à Phnom Penh et environ plus précisément, petit à petit on leur inculqua la haine jusqu’à ce qu’ils soient mûrs et prêts à reprendre le pouvoir. 

  — Une incubation de six siècles en quelque sorte. 

  — On peut voir les choses comme ça. Ce qui est certain, c’est que les combattants khmers rouges ont été convertis au communisme, si vous me permettez l’expression, par les « missionnaires » issus de la Sorbonne. 

  — Mais d’ici à commettre pareilles abominations.

  — Avez-vous visité Tuol Sleng, le musée du génocide ?

  — Pas encore et mon frère, avec lequel je discutais hier soir à Bangkok, m’a mis en garde.

  — Du genre ?

  — Tu ne seras plus jamais le même lorsque tu sortiras de cet endroit.

  — Ce qui prouve que votre frère est quelqu’un d’avisé. Oui, on en sort bouleversé, transformé. C’est une forme de dépucelage de la candeur humaine, voyez-vous ? Je n’y suis allé qu’une seule fois et, pour ma part, je n’y retournerai jamais.

         Après son départ, je suis resté, longtemps encore, à contempler les va-et-vient dans la rue. Je devais comprendre. Ce pays se refusait à moi. Moi, imperceptiblement, j’en devenais amoureux.

* * *

         Il pleut sur Phnom Penh ce matin du 7 septembre, il pleut d’une pluie chaude. Dans la rue, l’ambiance est au sauna. Il est à peine dix heures, le thermomètre affiche déjà un redoutable 32 degrés centigrade. Je suis sorti du Golden Apsarale ventre noué. Est-ce bien raisonnable de te rendre à ce fichu musée ? On dirait que tu fais exprès. Comme si tu n’avais pas eu assez d’émotions hier. Cette nuit, le nourrisson face contre terre s’est retourné plusieurs fois dans un cauchemar qui n’a cessé de repasser en boucle.

         Sans avoir vraiment prêté attention au trajet parcouru, ça continue,je me suis retrouvé devant l’entrée du célèbre S-21, école primaire de trois étages devenue prison sous le Kampuchéa démocratique. C’est donc ici. Courage !

         L’immense cour engazonnée qui s’ouvre devant moi est entourée de palmiers. Si ce n’était l’affreux bâtiment au béton gris sale et lépreux, on se croirait presque dans le jardin d’un hôtel trois étoiles plus. Sur ma gauche, au fond, près de l’entrée latérale, un puits dont j’apprendrai sous peu le triste usage dont il fut l’objet. À ma droite, à quelques pas de moi, un mur blanc de plus de quatre mètres de haut sur lequel on peut lire en énormes lettres et en français MUSÉE DU CRIME GÉNOCIDAIRE. Devant, une femme s’active sur une petite cuisinière ambulante. Une odeur délicatement sucrée me caresse les narines et m’encourage à me diriger vers le guichet de vente des entrées. À quelques mètres, je m’arrête. Tu es sûr de vouloir y aller ? C’est pas un peu voyeur ? Tu te dis ça parce que t’as les boules ! Dix-sept mille personnes ont été torturées ici ! Tu veux vraiment voir ça ? J’ai l’estomac qui se noue, je me sens lâche.

         — J’ai pensé que vous viendriez, monsieur.

         Mon petit vieux à la carte d’identité est là qui me sourit.

         — Vous avez besoin d’un guide ?

  — Oui, non, en fait, je ne sais pas.

  — Sans guide vous allez manquer l’essentiel. Ce ne sont que des murs, quelques objets. Il vous manquera ce qui s’est passé vraiment. Par exemple, vous voyez, ce puits juste ici. Vous pensez que c’est un puits.

  — Oui, un puits, je vois bien que c’est un puits.

         Où veut-il en venir ? Il me fixe d’un regard malicieux. Il s’amuse à aiguiser ma curiosité.

         — Ce puits, monsieur, servait à obtenir des aveux. Au-dessus, on pendait les gens à une potence par les pieds et on les descendait lentement jusqu’à ce qu’ils aient la tête dans l’eau. Vous voyez, un peu comme avec une canne à pêche. Puis on les remontait juste suffisamment pour qu’ils aient la tête hors de l’eau. S’ils n’avouaient pas, on les replongeait aussi souvent que nécessaire, avant qu’ils avouent.

  — C’est monstrueux.

  — Il y a pire. Je vous expliquerai une fois dedans, si vous voulez.

  — Je ne sais pas, mais qu’avouaient-ils ces gens ? Qu’est-ce qu’on leur voulait ?

  — Ils pouvaient avouer n’importe quoi. L’important était qu’ils avouent quelque chose. Par exemple de ne pas avoir respecté les décrets du parti, d’avoir commis des actes de débauche, de s’être saoulés. Les aveux étaient souvent inventés par les tortionnaires, comme des contacts avec des services secrets étrangers. Vous voyez ?

  — Et, une fois qu’ils avaient avoué ?

  — On les emmenait hors de la ville dans des champs où ils étaient tués et mis dans des fosses communes. Il ne fallait pas violer le code moral de l’Angkar, monsieur.

         L’Angkar était le nom donné au parti communiste du Kampuchéa démocratique. J’avais lu ça dans un livre potassé avant mon départ. L’Angkar, de fait, était une sorte de nébuleuse impersonnelle. En cambodgien, le mot signifie « Organisation ». Rappelle-toi Pierre, 1984, Georges Orwell. C’est l’Organisation qui détient la vérité pour le bien de tous. C’est l’Organisation qui dicte le comportement à avoir, qui fixe les devoirs et obligations de chacun. Et l’Organisation, en fin de compte, c’est personne et c’est tout le monde à la fois. Ceux qui tirent les ficelles sont des marionnettistes cachés derrière leur cadre. On oublie leur présence pour ne plus s’intéresser qu’au théâtre, à la tragédie. L’Organisation c’est Dieu, le Maître en quelque sorte.

         — Vous venez ?

  — Je ne sais pas, ce n’est peut-être pas nécessaire, non ?

  — Hier, vous me disiez vouloir comprendre.

  —Et vous m’avez dit que je ne pouvais pas comprendre.

  —Si vous ne faites pas d’effort, alors oui, vous ne comprendrez pas même un peu.

* * *

         La visite de Tuol Sleng n’offre ni round d’observation ni phase d’adaptation. On est immédiatement immergé dans l’atrocité sans restriction. Premier arrêt, les salles de torture au carrelage alterné orange et blanc. Au centre, un cadre de lit et son sommier métallique sur lequel on attachait les « suspects », hommes et femmes. À côté, une grande caisse remplie d’outils en fer, scies, pinces, couteaux, barres à mines dont je tente sans succès de nier la mission.  

         — Vous voyez ces taches un peu partout ?

  — Ces taches brunes, comme de petites flaques ?

  — Oui, c’est du sang. Rien n’a été nettoyé ici. Les Vietnamiens qui ont libéré le pays ont tout laissé dans l’état où ils l’ont trouvé. 

         Plus loin, les anciennes salles de classe avaient été divisées en de minuscules cellules séparées entre elles par de simples murs de briques rouges. Sur une surface de quatre mètres carrés, on entassait jusqu’à douze personnes, toutes debout, fers aux pieds, « sans jamais pouvoir changer de position ni se soulager ailleurs que dans leurs pantalons ». Nous passons ainsi d’une pièce à une autre, toutes plus ou moins semblables, toutes témoignant d’un abominable scénario. Les plus grandes abritent encore carcans, cangues et barres de fer qui permettaient d’immobiliser des dizaines de prisonniers couchés et serrés les uns contre les autres. Les explications de mon guide me glacent. Il parle sur le ton froid d’un professeur de mathématiques. Il se protège.

         — Seules sept personnes sont ressorties vivantes d’ici. 

         Je n’écoute plus. J’ai l’impression d’entendre en échos les suppliciés hurler. 

         — Seules sept personnes sont sorties vivantes d’ici. Vous m’écoutez ?

  — Excusez-moi, je… je suis bouleversé. Je crois, si vous permettez, que j’en ai assez vu.

  — Vous devez au moins visiter le Bâtiment B. C’est là que sont exposées les photos des gens qui ont été incarcérés ici. Vous devez voir leurs regards, monsieur. Vous devez voir ces visages qui s’interrogent, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive. Chez certains, ceux qui ont compris, on sent l’angoisse, chez d’autres la terreur. J’aime dire que ces gens-là nous prennent à témoin. Ils sont notre devoir de mémoire, monsieur.

         À peine entré dans la salle d’exposition aux milliers de portraits, le vieux guide me prend par la main et m’entraîne devant la photo d’une femme. 

         — C’est ma sœur.

  — Votre sœur ?

  — Oui, là, juste derrière vous, c’est la photo de ma sœur Sohka, Proew Sohka. Moi, c’est Proew Chea, vous voyez ? Oui, sur la photo, monsieur, c’est ma sœur, ma pauvre sœur. C’est une horrible histoire. 

         Contenant un sanglot, il se tait quelques instants et reprend : 

         — Elle était institutrice dans cette école. Elle a été l’une des premières à être enfermée dans cette prison. On ne l’a jamais revue. J’espère toujours la revoir. Mais, elle est morte. Elle ne peut être que morte. Regardez son regard. Vous constatez comme elle a peur ? Elle est la seule image qui me reste de toute ma famille. Et je dois venir ici pour la voir. Nous étions très complices, Sohka et moi. Et vous, monsieur, comment vous appelez-vous ?

  — Moi ? Moi c’est Pierre, Pierre Aymonier.

  — Vous avez le nom d’un grand archéologue français du Cambodge. 

  — Ah bon ? Quel hasard, tout de même !

  — Vous croyez au hasard, monsieur Pierre ?

            — Et si nous sortions ?

  — Oui, je crois que moi aussi, j’ai besoin de sortir d’ici maintenant. En passant, vous pouvez jeter un œil aux tableaux de Vann Nath.  

         Les tableaux de Vann Nath sont un témoignage terrifiant des crimes khmers rouges. Le peintre, il vit toujours, a été lui-même incarcéré au S-21. L’une de ses toiles montre des Khmers rouges arrachant des nourrissons des bras de leurs mères avant de les fracasser contre des troncs d’arbres. 

         La coupe est pleine. Je sors en fuyant. Tu as réussi à t’évader Pierre. Tu es libre. Tu es sorti de l’enfer.

         Proew Chea, mon guide, est assis sur l’une des grosses jarres rondes situées autour du préau. Je saurai plus tard qu’elles avaient la même fonction que le puits. Je prends place à ses côtés.

         — Est-ce que vous avez envie de manger ?

  — Pas vraiment, non. Et vous, Chea ?

  — Je connais un endroit très bien, pas cher. Peut-être qu’une petite soupe typique d’ici ?

  — Une soupe, oui, peut-être, mais cette visite m’a retourné l’estomac.

 — Je comprends, alors raison de plus pour boire une bonne samla chapek, une soupe de viande de porc et gingembre.

         Nous avons bu notre potage à même la rue, face au Marché couvert.  

* * *

         Le Palais royal se dessine au loin, au bord du fleuve. Tout au long du chemin, Chea ne cesse de me bombarder de détails, me rendant attentif aux moindres curiosités architecturales. Ce type est un puits de science !

         — Vous êtes sûr de vouloir visiter le palais aujourd’hui encore ?

  — Honnêtement non. J’ai eu mon lot d’émotions, merci. Cependant, il se passe quelque chose, Chea, entre ce pays et moi. Les horreurs que nous avons vues devraient me le faire détester. Et pourtant ! Et pourtant, je ressens bien au contraire une folle attirance pour les gens, pour cette ville. Cela va peut-être vous surprendre, mais je me sens presque chez moi, voyez-vous ? Au point que certains lieux m’apparaissent familiers.

  — Étienne Aymonier était peut-être l’un de vos ancêtres. 

         Il rit de toutes les quelque dents qui lui restent.

         — On ne sait pas ce que nous transmettent nos aïeux, Pierre.

  — Pas vraiment, effectivement. Notez que, jusqu’à ce jour, je ne connaissais pas même son nom, pas plus que son existence. Mais, vous croyez ?

  — Je ne crois rien, mais plus rien ne me semble impossible. Alors !

  — Mais, vous êtes quelqu’un, non ? Je lui lance ça avec une pointe d’ironie. 

  — Quand on a tout perdu, sa famille, ses amis, on devrait se tuer. J’y ai songé à plusieurs reprises, mais je n’ai pas eu le courage. Il faut avoir du courage pour se suicider. Et puis, il y avait cette carte d’identité. Alors un jour, j’ai décidé de vivre. Avoir survécu au massacre m’est apparu comme un cadeau que je n’avais pas le droit de refuser.

     — Vous êtes un type bien, lok Proew Chea.

     — Je vous remercie, mais ne vous emballez pas ! Pour sauver ma peau, il m’a aussi fallu manipuler, mentir, usurper, jusqu’à trahir. Je n’en tire aucune honte, c’était le prix à payer en attendant des jours meilleurs. J’ai gardé de nombreux contacts avec d’anciens Khmers rouges. Certains sont mes amis. 

  — Vos amis ? Après le tribut qu’a payé votre famille ? 

  — Vous savez, ici, le mot amitié ne signifie pas la même chose que pour vous les Occidentaux. Du temps où je travaillais pour l’École française d’Extrême-Orient, je voyais bien tous ces Européens qui s’invitaient chez eux, se serraient la main, se faisaient la bise, comme ils disaient. Ici, cela ne se fait pas. Nous sommes beaucoup plus pudiques. Distants aussi. Je crois que la meilleure traduction que l’on puisse faire du mot ami serait plutôt « connaissance », vous comprenez ? Le proverbe dit : « À chaque pagode ses règles, à chacun ses sentiments ». 

  — Beau proverbe. Pour en revenir aux Khmers rouges, j’imagine qu’il doit y en avoir un peu partout. Ils sont rentrés dans le rang ?

  — Beaucoup oui, mais de loin pas tous. Bon nombre, à la chute du régime en janvier 1979, se sont enfuis en compagnie de Pol Pot dans la province de Pouthisat. Ils ont rejoint là-bas Ieng Sary et Khieu Samphân. Depuis leurs quartiers de la jungle, ils dirigent la guérilla. Certaines échauffourées, ici à Phnom Penh, sont l’œuvre de Khmers rouges restés fidèles au Kampuchéa démocratique. Mais la plupart comme on dit, tirent leurs dernières cartouches dans tous les sens du terme. Ce n’est que l’expression de leur frustration. Cela vous intéresserait-il d’en rencontrer ? 

  — Vous savez, je suis journaliste. Alors bien évidemment que…

  — Vous n’allez pas être déçu, suivez-moi. 

* * *

         Parvenu devant une propriété cernée de hauts murs blancs surmontés d’une abondante végétation, mon guide frappe à un imposant portail en tek massif par petits coups saccadés. « C’est un code », me dit-il en voyant mon étonnement.

         — Ste ch nung trauv ke kat kbal      

  — Haey angkor nung phlu chang

  — Entrez, Pierre, je vous prie. 

  — Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

  — Le roi sera décapité, Chea éclate de rire.

  — Et qu’avez-vous répondu ?

 — Le mot de passe : et Angkor resplendira.

                   Le portail franchi s’ouvre devant nous une dense végétation, principalement constituée de hauts bambous. Nous suivons sur quelques dizaines de mètres un sentier étroit avant de déboucher sur une petite clairière au milieu de laquelle est érigée une villa rappelant l’architecture méditerranéenne. Face à une large baie vitrée, une grande table ovale est disposée en terrasse. Trois hommes, pantalon noir, chemise noire, nous regardent approcher avec curiosité. Celui du milieu ne me quitte pas des yeux. Arrivé à leur hauteur, Chea s’arrête devant lui et lance :

         — Bonjour Frère Douch,

     — Salut Frère Proew.

         Ce n’est pas possible Pierre, tu as mal entendu. Douch ! Le tortionnaire du S-21, de Tuol Sleng ?

         Son visage me rappelle vaguement quelqu’un. Vraisemblablement un portrait vu dans un livre feuilleté avant le voyage. Il est le seul autour de cette table à avoir l’air grave. Son maigre visage à la peau jaune clair est percé de petits yeux profonds brun-noir. Sa petite bouche discrète aux lèvres retroussées semble hermétiquement fermée et lui donnerait des apparences austères s’il n’arborait de grandes oreilles un peu burlesques placées très en retrait de ses tempes creuses.

         — Je vous présente Monsieur Aymonier, Pierre Aymonier, journaliste.

  — Je n’imaginais pas que vous auriez la témérité de revenir dans ce pays, Pierre, puisqu’il semble que c’est comme cela que vous vous appelez désormais, me dit-il.    

  — …

           Je n’en crois pas mes oreilles. Je me tais, amusé de ce qui m’apparaît être un incroyable quiproquo. Il poursuit.

           — Vous avez tort de sourire. Je ne plaisante pas. Qu’en penser, que dois-je en penser ? Vous a-t-on envoyé afin de témoigner contre moi ? Qui vous envoie ? Dans quel but ? Vous savez qu’ils sont en train de monter un tribunal mixte. Alors, qui ? Les Cambodgiens ? Ce pourri d’Hun Sen ? Les Viêts, les Yankees ? 

         Il frappe violemment du pied sur le sol. Tétanisé, je me tais. Ne t’emballe pas Pierre, c’est surréaliste tout ça. Du grand guignol. Sauf qu’il n’a pas l’air du tout de plaisanter, le gars. Prends la discussion à ton compte. Relance ! 

         — Vous prétendez que nous nous connaissons ?

     — Voilà autre chose. Vous allez m’invoquer une amnésie ? Je ne supporte pas plus que par le passé que l’on se moque de moi, voyez-vous, Pierre. Vous me connaissez. Il ne faut pas me contrarier. Chercheriez-vous à faire croire à ces messieurs que j’ai perdu la tête ?

     — Vous délirez. Jamais au grand jamais je n’ai mis les pieds au Cambodge avant hier matin.

     — Vous vous foutez de moi ? Auriez-vous oublié que c’est moi qui vous ai aidé à quitter ce pays en 1977 ? 

         Il se lève précipitamment, entre dans la villa. Le silence est à peine rompu par le chant d’un bulbul. Proew Chea est tétanisé. Il ne doit rien y comprendre. Pas plus que moi. Gêné, il admire le ciel comme pour fuir mon regard. Les deux autres, assis sur leurs chaises, coudes appuyés sur la table, les mains en poings sous le menton fixent le fond du jardin comme s’ils espéraient une visite providentielle.

         Douch est de retour. Il tient dans les mains une série de photos noir-blanc et, tel un joueur de cartes, les lance une à une sur la table.

         — Et sur celle-là, c’est qui à côté de moi ? Et sur celle-ci ? Et encore là… Vous prétendez toujours que nous ne nous connaissons pas, Pierre ?

         La terre se met à tourner. Le bébé mort, les immeubles délabrés, Tuol Sleng, la sœur de Chea, la moiteur de l’après-midi, et maintenant les affirmations de Douch. J’étouffe. Oui, c’est bien lui sur les photos, c’est bien Douch, Pierre. Mais ce n’est pas toi le gars à côté. Oui, il te ressemble. C’est vrai qu’il te ressemble le mec, mais ce n’est pas toi. Ça ne PEUT PAS être toi sur les photos. Putain, qu’est-ce que je suis venu faire ici ?

         — Alors, voyez-vous, il y a longtemps que je rêve d’écrire mes mémoires. Votre arrivée est une bénédiction. Je vous désigne biographe officiel et unique de Kang Kek Ieu, plus connu sous le nom de Douch ! Vous écrirez mes mémoires, vous ferez connaître la vérité, ma vérité. Vous n’êtes pas sans savoir que tôt ou tard, je serai amené à m’expliquer devant les juges. Vous direz ô combien je ne savais rien, Pierre, comme je ne faisais qu’obéir aux ordres. Vous en avez été le témoin privilégié, non ? Cela ferait un beau titre pour le livre, ne pensez-vous pas ? JE NE SAVAIS RIEN ! JE NE FAISAIS QU’OBÉIR AUX ORDRES. Inutile de vous dire que vous ne sortirez pas de cette propriété avant d’avoir terminé. On va vous donner une chambre. Vous êtes mon invité. 

Publié par efix1955

Allez savoir pourquoi j’avais opté pour la filière latin dès l’âge de 12 ans? Ce n’était certainement pas pour aboutir, quelque douze ans plus tard, à l’obtention du titre de ingénieur agronome de l’Ecole polytechnique de Zürich, pire encore, en 1984, au grade de Dr ès Sciences techniques de la même école. Et pourtant. Soyons honnête, ce choix d’ado pré-pubère me venait de l’amour de la langue, la langue française, évidemment. Aujourd’hui, en fin de carrière professionnelle - j’ai viré ma cuti dans les années quatre-vingt dix pour reprendre des études en communication et relations publiques et m’y consacrer jusqu’à ce jour - me voilà au seuil d’un rêve de toujours: ÉCRIRE. Depuis un certain temps déjà, j’ai mis le pied dans la porte. J’ai un aveu à vous faire: J’ai la plume qui me démange. Alors bienvenue dans le monde de mes démangeaisons.

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