L’improbable rencontre

Phnom Penh 1995

         J’étais arrivé le matin même à Phnom Penh. Cela faisait longtemps que j’attendais ce moment. Depuis quelques années, il m’avait fallu reporter à plusieurs reprises ce voyage auquel j’aspirais au plus profond de moi, sans raison apparente. C’était comme ça. Peut-être était-ce la musicalité des lieux, Phnom Penh, Battambang, Siem Reap, Kompong Thom ou encore l’exotique Angkor. Un peu plus de quinze ans après la chute des Khmers rouges, accéder au pays était toujours passablement aventureux. Truffé de mines antipersonnel même aux abords des temples, il était le théâtre d’une guérilla intérieure dont les fondements m’échappaient. 

La veille au soir, alors que mon frère et moi buvions un verre sur la terrasse de l’Hôtel Oriental à Bangkok — il est professeur de piano dans la capitale thaïlandaise — nous discutions de l’opportunité ou non de réaliser enfin ce vieux rêve.

         — Tu prends des risques, Pierre. Pas plus tard que cet après-midi, en plein centre de Phnom Penh, ça a ferraillé… il y a eu des morts. Tu sais ils sont tous armés et ils brandissent leurs joujoux pour un oui ou pour un non, comme dans une cour de récréation, sauf que leurs pétoires elles sont pas en plastique.

  — Ils règlent leurs histoires ? 

  — Je crois qu’ils règlent surtout leur Histoire, avec un grand H. Ils aimeraient comprendre ce qui leur est arrivé. Ils sont comme des gosses battus par leurs parents et qui ignorent que ce n’est pas normal. La seule chose à comprendre c’est que la folie humaine n’a pas de limites. Elle s’est abattue sur eux comme une invasion de criquets. La terreur a balayé leur pays pendant quatre ans et la terreur elle a ses répliques, elle aussi, tu vois ?

— Évidemment. En fait, je ne sais pas vraiment ce qui me pousse à me rendre au Cambodge. Entre 1975 et 1979, j’étais sur les bancs de la fac de lettre de l’Université de Genève, le nez dans le guidon. L’actualité politique c’était le cadet de mes soucis. Sauf que je suivais d’un œil intrigué ce qui se passait au Cambodge. Va savoir pourquoi. Pourquoi cet intérêt pour ce pays inconnu, avec lequel je n’avais pas la moindre attache ? À plus de dix mille kilomètres de mes préoccupations. C’est assez étonnant, non ? 

  — Quelque chose a dû te fasciner. Je me souviens que tu avais dévoré La Voie royale de Malraux. Tu te voyais peut-être déjà en grand reporter.

  — Oui, mais j’ai aussi, comme tu dis, dévoré La condition humaine et je ne sens aucune attirance pour la Chine, tu vois, pas même en tant que journaliste. 

  — De toute façon, le Cambodge d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui si bucolique de Malraux. Ce pays est devenu un grand malade psychiatrique, un malade qui abrite une population mentalement plus ou moins gravement atteinte. Et c’est valable aussi pour ceux qui sont nés après la chute des Khmers rouges. Ils sont totalement imprégnés de cette forme de schizo-paranoïa générale qui règne. Alors, évidemment, ça se passe entre eux, comme tu dis, mais tu sais, quand ça canarde il vaut mieux ne pas rester dans le coin. Je t’assure, frangin, c’est vraiment des dingues. J’y étais en avril de l’année dernière pour le Nouvel An khmer, c’est un vrai tire pipe. 

  — Donc, tu n’irais pas.

  — Je te connais et je sais que tu ne vas pas reporter une fois de plus ton rendez-vous khmer. Alors, en résumé, règle d’or numéro un, ne fais jamais confiance aux policiers. Règle d’or numéro deux, pas plus qu’aux militaires. Juste, fais gaffe. Il y a plus de balles perdues dans certains quartiers que de viande dans leurs assiettes.

* * *

J’ai pris ce matin la Thaï Airways. L’enthousiasme avait remplacé les interrogations. A peine descendu du Boeing, la chaleur pesante et l’humidité saturée de l’air s’étaient abattues sur moi comme pour me prévenir des écueils ambiants. L’aéroport de Phnom Penh, de couleur jaune pâle, tient plus du baraquement militaire que de l’édifice imposant auquel nous, les Européens, sommes habitués. Tout y est pagaille, la climatisation, dont les caissons poisseux sont pourtant bien visibles, donne l’impression de n’avoir jamais été mise en fonction. 

A peine sorti du bâtiment, des dizaines de types attendent le chaland. Rares sont les avions à atterrir chaque jour et l’arrivée de l’un d’eux constitue une aubaine pour les chauffeurs de taxi qui, pancartes d’hôtels en main, se ruent sur le voyageur. L’une d’elle attire mon œil : Golden Apsara. Le gars qui la porte a dû lire dans mes pensées. Se fendant d’un sourire vainqueur, il se saisit vivement de ma valise, se fraie un chemin à coups d’épaules à travers le troupeau de ses congénères et me fait signe de le suivre d’un geste énergique. Je m’exécute un peu inquiet, sans bien comprendre ce qui m’arrive. Je n’aime pas perdre le contrôle. Le parking n’est heureusement qu’à quelques mètres. L’homme s’arrête devant une Subaru coupé sport qui, ma foi, a l’air en parfait état de rouler. Rassuré!

Une fois mes affaires posées à l’arrière du véhicule, il m’invite à m’asseoir à ses côtés. Son large sourire semble dire : ce soir je vais pouvoir nourrir ma petite famille. 

Le Golden Apsara est situé sur le boulevard Sisowath longeant le Tonlé Sap, fleuve qui tient sa réputation de la capacité qu’il a, une fois l’an, d’inverser son cours et de remonter en direction de sa source pour gonfler les eaux d’un grand lac. Je l’ai lu dans l’avion. Ce que ne décrivait en revanche pas mon Lonely Planet c’est le bord de l’eau à cet endroit. En regardant la façade blafarde de mon hôtel et son long balcon longeant tout le premier étage dans sa longueur, un bizarre sentiment m’étreint. Je connais le coin ! 

Tout simplement impossible ! Comment se fait-il que tu connaisses les lieux ? Cela ne fait aucun doute, l’emplacement ne m’est pas du tout étranger. Bon, l’hôtel c’est une chose, tu as pu voir des bâtisses semblables ailleurs, mais la rive, la rive de l’autre côté du fleuve, elle t’est familière, tout comme le ponton en contrebas auquel est accosté le petit bateau de pêcheur. C’est quoi cette embrouille ?

Personne à la réception. Une petite sonnette. Le chauffeur de taxi appuie dessus comme on enverrait un code en morse. Je le regarde intrigué. Il me dévisage. Léger soupir gêné. Une vieille femme arrive. Ils se parlent. On me demande de payer la chambre en dollars, évidemment. La femme glisse à l’homme sa commission en riels, évidemment. Un petit escalier en bois mène à l’étage. Un long balcon extérieur, des chambres alignées sur le côté droit, tels des compartiments de wagons-lits, le côté gauche donnant sur le fleuve. Tout au fond du couloir, en face, un graffiti sur une porte: les latrines. Ma chambre est la dernière. Au moins tu auras les toilettes tout près. Le luxe !

Curieux, mais pas vraiment rassuré, j’entre dans la piaule. Un lit, c’est déjà ça. A son pied un tabouret, un coffre en bois ouvert, sans rabat, et une minuscule table d’angle, le tout sous la supervision d’un appréciable ventilateur pendu au plafond et dont la performance technique doit avoisiner la dizaine de tours minute. Ceci dit, la chambrette est propre, je n’en demande pas plus. D’ailleurs, je ne pense pas y passer des heures.

Assis sur mon lit, je m’interroge. C’est quoi ce sentiment de déjà vu ? Tu dois avoir déjà croisé des lieux similaires, en Thaïlande par exemple. Ressemblance n’est pas réalité. Tu fais des reports, Pierre. Et puis, comment pourrais-tu connaître un endroit où tu n’as jamais mis les pieds ? Peut-être une image dans l’un ou l’autre des livres que tu as feuilletés en préparant ton voyage. Bon, ce n’est pas en restant cloué sur ce matelas…

* * *

         J’étouffe. La chaleur et l’humidité extrêmes — toujours elles — sont sans pitié pour le petit Européen que je suis. 

         Des immeubles brinquebalants, comme attirés par ceux d’en face, penchent dangereusement en avant dans une perspective de pyramide écimée. Tout semble tenir par des vertus occultes. Évite d’éternuer!

         Façades aux peintures écaillées, chambranles rouillés encadrant en vain de vieux carreaux brisés, balcons aux châssis défoncés qui résistent à la gravité tant qu’ils peuvent. Juste en dessous, des devantures en tôles ondulées retenues au niveau de la rue par de simples bambous aux courbures inquiétantes. Dans leurs encadrements d’acacias, les portes d’entrée se maintiennent dans leurs gonds, un peu par habitude. Seuil franchi, il n’y a de toute manière rien à voler. 

         Estropiées, mais rescapées, ces portes sont à l’image de tous ces amputés que je croise, survivants « privilégiés » qui se déplacent tant bien que mal, portés par des cannes de fortune ou munis de prothèses artisanales. Ou encore, pour ceux qui ont perdu leurs deux jambes sur une mine, des planches de bois auxquelles on a fixé de vieilles roulettes grinçantes. Leurs vêtements collés à la peau sous la pesanteur tropicale, ils déambulent sans but apparent, distribuant alentour de larges sourires. La misère serait-elle vraiment moins pénible au soleil ? Ces gens sourient ! Un mélange de compassion et d’admiration me gagne. 

         Tous les vingt mètres, des poteaux électriques enchaînés entre eux par des dizaines de câbles entortillés à leur sommet rappellent les échelles de cordages de grands vaisseaux à la dérive. Petite pensée émue pour l’électricien qui, au faîte de l’un d’eux — vraisemblablement venu remédier à une panne de courant — se gratte la tête face à cet enlacement, ne sachant assurément d’où proviennent chacun de ces fils ni où ils poursuivent leur route, tels des sabayes sans amarres plongées au fond du Tonlé Sap.

         Le dédale de rues offre une vision de contiguïté. Partout c’est le désordre. L’endroit n’est pas même convalescent, il survit, sans autre ambition, comme si la misère était indécrassable. 

         Et pourtant, ce lieu, aussi chaotique soit-il, je le connais, je le connais au plus profond de moi-même, je le connais du temps d’avant. De quel temps tu parles ? Je sais bien que c’est inouï, mais l’anxiété qui me prend au ventre en atteste. Je fais l’objet d’étourdissements. J’étouffe presque. L’attirance première fait place à un début d’angoisse. Sors d’ici, va rejoindre le bord du fleuve, trouve un arbre, de l’ombre, un peu de fraîcheur, peu importe, mais ne reste pas là. Il fait chaud, terriblement chaud, la sueur me brûle les yeux. Pourquoi t’es venu en septembre ? On t’avait averti que c’était le pire des moments. Un peu de fraîcheur, il me faut un peu de fraîcheur, et de calme aussi. Le quai du Tonlé Sap n’est pas loin. Comment tu sais ça ?  Ne gamberge pas, file t’asseoir au bord du fleuve. Tu as besoin de calmer le jeu.

         À l’angle de la rue, un étal de marché, tréteaux enfoncés dans la boue. Sur la maigre planche qui sert de présentoir, on a déposé quelques poissons au-dessus desquels danse une escadrille de mouches aux reflets vert bleu. 

         Dessous, face contre terre, gît un nourrisson. Il est nu. Je m’arrête, interdit, tétanisé, comme si du formol se mettait à couler dans mes veines. Ce n’est pas possible. Il ne peut pas être mort. Dites-moi que ce n’est pas vrai ! Et pourtant ! Ma vue se trouble. Je ne veux pas voir la réalité. Né à peine quelques heures plus tôt, ce petit être est mort et gît dans la boue. Indifférence des passants. La poissonnière me regarde, silencieuse ; elle a les yeux de l’impuissance. Chez elle, la tristesse a fait place à un grand vide que traduisent des pupilles outragées. Qui pourrait surmonter pareille souffrance ? La souffrance est-elle sans limites ? Oui ici, oui, dans ce pays. Je commence à comprendre à quel point l’abomination a atteint son comble quatre années durant. Jusqu’ici, je l’avais lu. Depuis quelques heures, je commence à le sentir. Pour les Cambodgiens, tout avait commencé vingt ans plus tôt, mais vingt ans, à ce degré de douleur et de désolation, ce n’est rien, le temps n’a pas encore fait son office rédempteur. Les quinze années de rémission post-génocide ne furent que répliques comme me le disait hier mon frère, des répliques qui, bien que moins intenses sur l’échelle de l’horreur, renaissent régulièrement des cendres de presque deux millions de morts.

         La mère du nourrisson — ce ne peut être que la mère — esquisse pourtant un léger sourire. Comment peut-elle ? Jamais je n’ai eu la gorge aussi serrée. Je me penche lentement sur le petit cadavre. Pardon, petit. Ce monde n’était pas fait pour toi. Je regarde la femme une dernière fois. C’est vrai qu’elle est belle. Tu ne vas tout de même pas pleurer devant elle ! Je sens les larmes monter. Impossible de les retenir. Alors, par pudeur, ou par lâcheté, je me retourne brusquement. Je fuis son regard et m’en vais, les yeux posés au loin, comme s’ils pouvaient me transporter ailleurs, le plus loin possible de cet enfant qui n’avait pas demandé à vivre, pas plus qu’à mourir, d’ailleurs. 

         Le bord du fleuve ne doit pas être loin. J’ai besoin de me poser un moment. Je m’y dirige chancelant, hésitant entre besoin de souffler et sentiment de lâcheté. Tu devrais retourner vers cette femme. Mais pour faire quoi? Tu ne peux pas la laisser seule avec ce petit être mort à ses pieds. Non, c’est peut-être mieux comme ça.

         Appuyé contre le tronc d’un cerisier du Japon, ma respiration s’accélère, j’angoisse. Tu n’aurais jamais dû venir ici. Pourquoi fallait-il que tu viennes? Pourquoi cette folle pulsionJ’aimerais vomir toute la misère du monde. Ressaisis-toi !

         Un vieillard m’aborde, me montrant ostensiblement une carte d’identité défraîchie, pointant son doigt sur une photo si délavée qu’elle pourrait être celle de n’importe qui. Il me sourit, lui aussi, comme si toute sa fierté était contenue dans ce bout de papier. Il me rappelle vaguement quelqu’un, mais qui ?

         — Vous parlez le français ? me dit-il à mon grand étonnement.

— Oui. Vous ? Vous parlez français ? Vraiment ?

  — Plutôt bien. J’ai travaillé pour l’École française d’Extrême-Orient à Angkor, avec Bernard-Philippe Groslier durant presque quarante ans. Grand archéologue, vous savez ? 

  — Je n’en doute pas. J’ai l’intention de me rendre au nord du pays pour visiter le site, d’ici quelques jours.

  — Je peux vous accompagner, vous y guider.

  — C’est une idée, mais dites-moi, pourquoi êtes-vous parti de là-bas ?

  — Le génocide, monsieur.

  — Je comprends.

  — Non, vous ne comprenez pas, monsieur. On ne peut pas comprendre, pas même nous, les gens d’ici. Toute ma famille a été tuée. Toute. Mes parents, ma femme, mes cinq enfants, mes frères, sœurs, cousins. Tous. J’ai eu de la chance. J’étais au Laos avec monsieur Groslier quand ça a commencé.

         Le vieillard se tait. Il me regarde du fond de ses petits yeux presque éteints dans lesquels semble malgré tout subsister une minuscule flamme. Son visage, déformé, s’affaisse jusqu’au menton. Il doit porter en lui le courage de la survie, le courage de ceux qui ici, par respect pour leurs morts, s’accrochent encore un peu à la vie. Je me détourne. Je ressens comme un malaise. Pourquoi me montre-t-il sa carte d’identité avec tant d’insistance ? 

         — Je suis quelqu’un, vous savez, me dit-il.

  — Bien sûr que vous êtes quelqu’un. Vous en doutez ?

  — Je suis quelqu’un. Vous avez vu ce document ? Il en atteste. Je suis quelqu’un, vous voyez-là ? 

  — Oui, je vois.

  — Mais beaucoup dans ce pays ne sont plus personne, monsieur. On a brûlé leurs papiers, on a brûlé l’état civil. Beaucoup de gens sont sans identité ici. Alors, ils vivent, mais ils ne sont plus personne. Vous comprenez ?

C’est à mon tour de me taire. Au-delà des séquelles visibles, il y a l’invisible. Cette souffrance cachée de ceux qui ne sont même plus personne. Jamais je n’avais, ne serait-ce qu’un instant, pensé que la légitimité d’exister dépendait d’un acte officiel. Je me lève, il me regarde partir, lâche un sourire : « on se reverra », me lance-t-il. C’est vrai qu’il est très touchant, ton p’tit vieux.

* * *

         Le Foreign Correspondents Club de Phnom Penh est, comme son nom l’indique, le lieu de rencontre des journalistes expatriés. Mais pas seulement. Je m’y rends à la façon du combattant fuyant les tranchées. Ces premiers contacts avec ce pays qui pourtant me tendait les bras ont été compliqués, bien plus déstabilisants que je l’imaginais. Mes émotions font le balancier. Ce pays m’attire, ses habitants me touchent, mais je sens qu’un univers entier nous sépare. Je ressens comme une attache qui nous lie, quand bien même je sais qu’il ne me sera pas donné gratuitement de les comprendre. Le petit vieux avait raison : Non, vous ne comprenez pas, monsieur.

         Le FCCP — comme le nomment les habitués — ne me dit rien. Ça te soulage, admets ! De pur style colonial, ses trois étages à angle cassé dominent le boulevard qui borde le fleuve. Les façades arborent de larges baies ouvertes délimitées par d’élégantes balustrades à colonnades. Le bâtiment se dresse devant moi tel un refuge. Je m’y engouffre, comme on passerait le seuil de sa maison en claquant la porte pour échapper à un chien errant. Un escalier dont les parois sont tapissées de coupures de presse encadrées m’accompagne à l’étage. La vue sur le fleuve en cette fin d’après-midi est teintée d’un rose caractéristique des couchers de soleil tropicaux. Je m’installe à une table, m’accoude à la rambarde, moment de paix ! Le spectacle est d’un rare exotisme. Juste en face, à quelques dizaines de mètres, le Mékong et le Tonlé Sap, l’un couleur or, l’autre mercure, unissent leurs cours pour poursuivre la route ensemble sur les quelques centaines de kilomètres qui les séparent encore de la mer de Chine. Sur la presqu’île, image d’Épinal, un char tiré par deux buffles ramène son propriétaire avant la nuit. 

         Je ne l’ai pas senti arriver dans mon dos. 

         — C’est magique, n’est-ce pas ?

         Je me retourne. Un grand type me regarde du haut de son bon mètre quatre-vingt-dix. Il a brisé le charme. Je tarde un peu à répondre.

         — Oui, effectivement.

  — Vous permettez ?

  — Faites.

Il me dévisage, sans un mot.

           — Bel endroit.

  — Effectivement.

  — C’est votre première fois, ici ?

  —Oui.

  — Vous aurez envie d’y revenir souvent, si du moins vous pensez rester quelques jours à Phnom Penh.

  — Je ne sais pas, mais c’est vrai, l’endroit possède quelque chose de magique, comme vous le disiez. Ceci dit, je ressens un certain malaise. 

  — Du genre.

  — Peut-être le malaise du privilégié. Cet endroit respire le colonialisme à plein nez. Je ne peux m’empêcher d’imaginer les conversations qui se sont tenues dans ces murs. S’ils pouvaient parler, comme on dit.

  — Vous risqueriez d’être déçu. Le FCCP n’a été ouvert qu’en juin 1993, il y a un peu plus de deux ans. Lorsque je suis arrivéau début des années soixante-dix j’étais correspondant pour le Journal Le Monde,nous nous retrouvions entre journalistes et autres expatriés à l’Hôtel Royal. C’était la plaque tournante. On y côtoyait autant les agents secrets, les marchands d’armes ou encore les diplomates. Si vous avez des murs à écouter, c’est plutôt de ce côté-là qu’il vous faudrait vous diriger. 

         Clin d’œil !

         — Vous étiez déjà là dans les années soixante-dix ? Vous étiez à Phnom Penh le 17 avril 1975 ?

  — Et comment ! Et aux premières loges. Je louais un appartement sur le Boulevard Monivong, l’axe emprunté par les Khmers rouges lors de leur entrée dans la ville. Tout a été très vite. 

  — Ça vous ennuie de m’en parler ?

         Silence !

         Mon interlocuteur dont je ne connais pas le nom se tait. Son regard s’est posé sur le fleuve et semble se perdre dans l’horizon où la brume du crépuscule a fait son apparition. Se retournant vers moi :

         — Vous savez, jeune homme, les mots sont vains, aucun ne peut traduire l’horreur, en particulier ce qui s’est passé ici, notamment ce jour-là. Aucune langue n’aurait pu le prédire et imaginer les vocables adaptés. Voyez-vous, je logeais en face de l’Hôpital Calmette. Il a été entièrement vidé de ses patients en moins d’une heure. Les malades ont été mêlés à la foule et poussés à quitter la ville, comme tout le monde. Ceux qui n’étaient pas transportables ont été tués dans leurs lits… à l’arme blanche. Comment voulez-vous décrire pareille abomination ?

         Silence !

         — Mais pourquoi les gens quittaient-ils la ville ? Les Khmers rouges ont été accueillis en libérateur ce matin-là, non ? Cette fuite paraît insensée. 

  — Les Khmers rouges n’étaient pas les libérateurs que le peuple avait imaginés. Le pays s’était enfoncé depuis cinq ans dans une guerre civile interminable, les soi-disant sauveurs n’ont fait illusion que quelques heures. Ils avaient pour objectif de vider les villes, toutes… en commençant par la capitale, évidemment. Point. Alors, ils ont prétendu que les Américains allaient bombarder Phnom Penh afin de la raser. On a dit aux gens : juste trois jours, il faut quitter la ville, juste trois jours et vous pourrez revenir. Ce fut le sauve-qui-peut. Une déferlante. Tous ceux qui ne s’exécutaient pas… étaient exécutés, si vous permettez l’expression. Plusieurs milliers déjà en ce premier jour, en commençant par les soldats gouvernementaux restés fidèles au régime. Ils les ont dépouillés de leurs armes. Ils en ont fait des tas, comme ce fut le cas sur le carrefour en dessous de chez moi, avant de se les répartir. En vingt-quatre heures, la Ville était vide, entièrement vidée de ses habitants.

  — En me promenant, tout à l’heure, j’ai été choqué par l’état de délabrement des immeubles. Un peu comme si rien n’avait été entretenu depuis des lustres.

  — Vous ne croyez pas si bien dire. La guerre civile, suivie du Kampuchéa démocratique des Khmers rouges, puis de la République populaire du Kampuchéa sont passés par là ; la première a instauré l’instabilité et la défiance, le deuxième a fait œuvre d’extermination, la troisième a balbutié une hypothétique reconstruction. Tout est à faire et la situation actuelle n’encourage pas à l’optimisme.

  — Pour en revenir aux Khmers rouges, quel intérêt avaient-ils à vider la ville ?

  — C’est assez compliqué, mais si je peux me résumer en une phrase, ces gens-là s’étaient mis en tête de tout raser, en fait, on leur avait mis en tête qu’il fallait tout raser et recommencer à zéro. On leur avait fait miroiter les vertus d’un régime communiste égalitaire, harmonieux et exemplaire. Tout le monde à la même enseigne, fin des privilèges. On leur a promis le bonheur, un bonheur que seul pourrait leur procurer le Kampuchéa démocratique. Tu parles d’une démocratie ! 

  — Pol Pot avait étudié en France, n’est-ce pas ?

  — Oui, mais pas seulement lui, Khieu Samphân, Ieng Sary, pratiquement toute la bande. Robespierre, Saint-Just en particulier étaient leurs idoles. Sauf que le Cambodge du vingtième siècle n’est pas la France du dix-huitième. D’autre part…

  — Vous y voyez une cause à effet, je veux dire, entre les études en France de ces jeunes gens et ce qui s’est passé ici ? Ou était-ce simplement la réunion fortuite de sanguinaires ?

  — Pour ce qui est des chefs, leur expérience européenne a sans nul doute joué un rôle non négligeable. Je ne crois pas en revanche qu’ils aient été naturellement sanguinaires comme vous le supposez. Mais n’oublions pas qui étaient les petites mains. Les défavorisés — pour la plupart les illettrés du monde du travail — comme l’on dit, et bon nombre de petits paysans du nord, analphabètes, vivant de presque rien, mais qui menaient une vie relativement paisible dans leurs champs. On leur a prétendu que l’heure de la revanche avait sonné. 

  — Rien que cela. Une revanche sur le sort ?

  — Il est des historiens qui pensent que ce qui s’est passé entre 1975 et 1979 trouve ses origines dans le déménagement de la capitale du Cambodge d’Angkor à Phnom Penh. C’est de là que daterait la pauvreté qui s’est installée dans le nord du pays. Syndrome de l’abandon. Et comme la conséquence fut l’éclosion d’une riche société au Sud, à Phnom Penh et environ plus précisément, petit à petit on leur inculqua la haine jusqu’à ce qu’ils soient mûrs et prêts à reprendre le pouvoir. 

  — Une incubation de six siècles en quelque sorte. 

  — On peut voir les choses comme ça. Ce qui est certain, c’est que les combattants khmers rouges ont été convertis au communisme, si vous me permettez l’expression, par les « missionnaires » issus de la Sorbonne. 

  — Mais d’ici à commettre pareilles abominations.

  — Avez-vous visité Tuol Sleng, le musée du génocide ?

  — Pas encore et mon frère, avec lequel je discutais hier soir à Bangkok, m’a mis en garde.

  — Du genre ?

  — Tu ne seras plus jamais le même lorsque tu sortiras de cet endroit.

  — Ce qui prouve que votre frère est quelqu’un d’avisé. Oui, on en sort bouleversé, transformé. C’est une forme de dépucelage de la candeur humaine, voyez-vous ? Je n’y suis allé qu’une seule fois et, pour ma part, je n’y retournerai jamais.

         Après son départ, je suis resté, longtemps encore, à contempler les va-et-vient dans la rue. Je devais comprendre. Ce pays se refusait à moi. Moi, imperceptiblement, j’en devenais amoureux.

* * *

         Il pleut sur Phnom Penh ce matin du 7 septembre, il pleut d’une pluie chaude. Dans la rue, l’ambiance est au sauna. Il est à peine dix heures, le thermomètre affiche déjà un redoutable 32 degrés centigrade. Je suis sorti du Golden Apsarale ventre noué. Est-ce bien raisonnable de te rendre à ce fichu musée ? On dirait que tu fais exprès. Comme si tu n’avais pas eu assez d’émotions hier. Cette nuit, le nourrisson face contre terre s’est retourné plusieurs fois dans un cauchemar qui n’a cessé de repasser en boucle.

         Sans avoir vraiment prêté attention au trajet parcouru, ça continue,je me suis retrouvé devant l’entrée du célèbre S-21, école primaire de trois étages devenue prison sous le Kampuchéa démocratique. C’est donc ici. Courage !

         L’immense cour engazonnée qui s’ouvre devant moi est entourée de palmiers. Si ce n’était l’affreux bâtiment au béton gris sale et lépreux, on se croirait presque dans le jardin d’un hôtel trois étoiles plus. Sur ma gauche, au fond, près de l’entrée latérale, un puits dont j’apprendrai sous peu le triste usage dont il fut l’objet. À ma droite, à quelques pas de moi, un mur blanc de plus de quatre mètres de haut sur lequel on peut lire en énormes lettres et en français MUSÉE DU CRIME GÉNOCIDAIRE. Devant, une femme s’active sur une petite cuisinière ambulante. Une odeur délicatement sucrée me caresse les narines et m’encourage à me diriger vers le guichet de vente des entrées. À quelques mètres, je m’arrête. Tu es sûr de vouloir y aller ? C’est pas un peu voyeur ? Tu te dis ça parce que t’as les boules ! Dix-sept mille personnes ont été torturées ici ! Tu veux vraiment voir ça ? J’ai l’estomac qui se noue, je me sens lâche.

         — J’ai pensé que vous viendriez, monsieur.

         Mon petit vieux à la carte d’identité est là qui me sourit.

         — Vous avez besoin d’un guide ?

  — Oui, non, en fait, je ne sais pas.

  — Sans guide vous allez manquer l’essentiel. Ce ne sont que des murs, quelques objets. Il vous manquera ce qui s’est passé vraiment. Par exemple, vous voyez, ce puits juste ici. Vous pensez que c’est un puits.

  — Oui, un puits, je vois bien que c’est un puits.

         Où veut-il en venir ? Il me fixe d’un regard malicieux. Il s’amuse à aiguiser ma curiosité.

         — Ce puits, monsieur, servait à obtenir des aveux. Au-dessus, on pendait les gens à une potence par les pieds et on les descendait lentement jusqu’à ce qu’ils aient la tête dans l’eau. Vous voyez, un peu comme avec une canne à pêche. Puis on les remontait juste suffisamment pour qu’ils aient la tête hors de l’eau. S’ils n’avouaient pas, on les replongeait aussi souvent que nécessaire, avant qu’ils avouent.

  — C’est monstrueux.

  — Il y a pire. Je vous expliquerai une fois dedans, si vous voulez.

  — Je ne sais pas, mais qu’avouaient-ils ces gens ? Qu’est-ce qu’on leur voulait ?

  — Ils pouvaient avouer n’importe quoi. L’important était qu’ils avouent quelque chose. Par exemple de ne pas avoir respecté les décrets du parti, d’avoir commis des actes de débauche, de s’être saoulés. Les aveux étaient souvent inventés par les tortionnaires, comme des contacts avec des services secrets étrangers. Vous voyez ?

  — Et, une fois qu’ils avaient avoué ?

  — On les emmenait hors de la ville dans des champs où ils étaient tués et mis dans des fosses communes. Il ne fallait pas violer le code moral de l’Angkar, monsieur.

         L’Angkar était le nom donné au parti communiste du Kampuchéa démocratique. J’avais lu ça dans un livre potassé avant mon départ. L’Angkar, de fait, était une sorte de nébuleuse impersonnelle. En cambodgien, le mot signifie « Organisation ». Rappelle-toi Pierre, 1984, Georges Orwell. C’est l’Organisation qui détient la vérité pour le bien de tous. C’est l’Organisation qui dicte le comportement à avoir, qui fixe les devoirs et obligations de chacun. Et l’Organisation, en fin de compte, c’est personne et c’est tout le monde à la fois. Ceux qui tirent les ficelles sont des marionnettistes cachés derrière leur cadre. On oublie leur présence pour ne plus s’intéresser qu’au théâtre, à la tragédie. L’Organisation c’est Dieu, le Maître en quelque sorte.

         — Vous venez ?

  — Je ne sais pas, ce n’est peut-être pas nécessaire, non ?

  — Hier, vous me disiez vouloir comprendre.

  —Et vous m’avez dit que je ne pouvais pas comprendre.

  —Si vous ne faites pas d’effort, alors oui, vous ne comprendrez pas même un peu.

* * *

         La visite de Tuol Sleng n’offre ni round d’observation ni phase d’adaptation. On est immédiatement immergé dans l’atrocité sans restriction. Premier arrêt, les salles de torture au carrelage alterné orange et blanc. Au centre, un cadre de lit et son sommier métallique sur lequel on attachait les « suspects », hommes et femmes. À côté, une grande caisse remplie d’outils en fer, scies, pinces, couteaux, barres à mines dont je tente sans succès de nier la mission.  

         — Vous voyez ces taches un peu partout ?

  — Ces taches brunes, comme de petites flaques ?

  — Oui, c’est du sang. Rien n’a été nettoyé ici. Les Vietnamiens qui ont libéré le pays ont tout laissé dans l’état où ils l’ont trouvé. 

         Plus loin, les anciennes salles de classe avaient été divisées en de minuscules cellules séparées entre elles par de simples murs de briques rouges. Sur une surface de quatre mètres carrés, on entassait jusqu’à douze personnes, toutes debout, fers aux pieds, « sans jamais pouvoir changer de position ni se soulager ailleurs que dans leurs pantalons ». Nous passons ainsi d’une pièce à une autre, toutes plus ou moins semblables, toutes témoignant d’un abominable scénario. Les plus grandes abritent encore carcans, cangues et barres de fer qui permettaient d’immobiliser des dizaines de prisonniers couchés et serrés les uns contre les autres. Les explications de mon guide me glacent. Il parle sur le ton froid d’un professeur de mathématiques. Il se protège.

         — Seules sept personnes sont ressorties vivantes d’ici. 

         Je n’écoute plus. J’ai l’impression d’entendre en échos les suppliciés hurler. 

         — Seules sept personnes sont sorties vivantes d’ici. Vous m’écoutez ?

  — Excusez-moi, je… je suis bouleversé. Je crois, si vous permettez, que j’en ai assez vu.

  — Vous devez au moins visiter le Bâtiment B. C’est là que sont exposées les photos des gens qui ont été incarcérés ici. Vous devez voir leurs regards, monsieur. Vous devez voir ces visages qui s’interrogent, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive. Chez certains, ceux qui ont compris, on sent l’angoisse, chez d’autres la terreur. J’aime dire que ces gens-là nous prennent à témoin. Ils sont notre devoir de mémoire, monsieur.

         À peine entré dans la salle d’exposition aux milliers de portraits, le vieux guide me prend par la main et m’entraîne devant la photo d’une femme. 

         — C’est ma sœur.

  — Votre sœur ?

  — Oui, là, juste derrière vous, c’est la photo de ma sœur Sohka, Proew Sohka. Moi, c’est Proew Chea, vous voyez ? Oui, sur la photo, monsieur, c’est ma sœur, ma pauvre sœur. C’est une horrible histoire. 

         Contenant un sanglot, il se tait quelques instants et reprend : 

         — Elle était institutrice dans cette école. Elle a été l’une des premières à être enfermée dans cette prison. On ne l’a jamais revue. J’espère toujours la revoir. Mais, elle est morte. Elle ne peut être que morte. Regardez son regard. Vous constatez comme elle a peur ? Elle est la seule image qui me reste de toute ma famille. Et je dois venir ici pour la voir. Nous étions très complices, Sohka et moi. Et vous, monsieur, comment vous appelez-vous ?

  — Moi ? Moi c’est Pierre, Pierre Aymonier.

  — Vous avez le nom d’un grand archéologue français du Cambodge. 

  — Ah bon ? Quel hasard, tout de même !

  — Vous croyez au hasard, monsieur Pierre ?

            — Et si nous sortions ?

  — Oui, je crois que moi aussi, j’ai besoin de sortir d’ici maintenant. En passant, vous pouvez jeter un œil aux tableaux de Vann Nath.  

         Les tableaux de Vann Nath sont un témoignage terrifiant des crimes khmers rouges. Le peintre, il vit toujours, a été lui-même incarcéré au S-21. L’une de ses toiles montre des Khmers rouges arrachant des nourrissons des bras de leurs mères avant de les fracasser contre des troncs d’arbres. 

         La coupe est pleine. Je sors en fuyant. Tu as réussi à t’évader Pierre. Tu es libre. Tu es sorti de l’enfer.

         Proew Chea, mon guide, est assis sur l’une des grosses jarres rondes situées autour du préau. Je saurai plus tard qu’elles avaient la même fonction que le puits. Je prends place à ses côtés.

         — Est-ce que vous avez envie de manger ?

  — Pas vraiment, non. Et vous, Chea ?

  — Je connais un endroit très bien, pas cher. Peut-être qu’une petite soupe typique d’ici ?

  — Une soupe, oui, peut-être, mais cette visite m’a retourné l’estomac.

 — Je comprends, alors raison de plus pour boire une bonne samla chapek, une soupe de viande de porc et gingembre.

         Nous avons bu notre potage à même la rue, face au Marché couvert.  

* * *

         Le Palais royal se dessine au loin, au bord du fleuve. Tout au long du chemin, Chea ne cesse de me bombarder de détails, me rendant attentif aux moindres curiosités architecturales. Ce type est un puits de science !

         — Vous êtes sûr de vouloir visiter le palais aujourd’hui encore ?

  — Honnêtement non. J’ai eu mon lot d’émotions, merci. Cependant, il se passe quelque chose, Chea, entre ce pays et moi. Les horreurs que nous avons vues devraient me le faire détester. Et pourtant ! Et pourtant, je ressens bien au contraire une folle attirance pour les gens, pour cette ville. Cela va peut-être vous surprendre, mais je me sens presque chez moi, voyez-vous ? Au point que certains lieux m’apparaissent familiers.

  — Étienne Aymonier était peut-être l’un de vos ancêtres. 

         Il rit de toutes les quelque dents qui lui restent.

         — On ne sait pas ce que nous transmettent nos aïeux, Pierre.

  — Pas vraiment, effectivement. Notez que, jusqu’à ce jour, je ne connaissais pas même son nom, pas plus que son existence. Mais, vous croyez ?

  — Je ne crois rien, mais plus rien ne me semble impossible. Alors !

  — Mais, vous êtes quelqu’un, non ? Je lui lance ça avec une pointe d’ironie. 

  — Quand on a tout perdu, sa famille, ses amis, on devrait se tuer. J’y ai songé à plusieurs reprises, mais je n’ai pas eu le courage. Il faut avoir du courage pour se suicider. Et puis, il y avait cette carte d’identité. Alors un jour, j’ai décidé de vivre. Avoir survécu au massacre m’est apparu comme un cadeau que je n’avais pas le droit de refuser.

     — Vous êtes un type bien, lok Proew Chea.

     — Je vous remercie, mais ne vous emballez pas ! Pour sauver ma peau, il m’a aussi fallu manipuler, mentir, usurper, jusqu’à trahir. Je n’en tire aucune honte, c’était le prix à payer en attendant des jours meilleurs. J’ai gardé de nombreux contacts avec d’anciens Khmers rouges. Certains sont mes amis. 

  — Vos amis ? Après le tribut qu’a payé votre famille ? 

  — Vous savez, ici, le mot amitié ne signifie pas la même chose que pour vous les Occidentaux. Du temps où je travaillais pour l’École française d’Extrême-Orient, je voyais bien tous ces Européens qui s’invitaient chez eux, se serraient la main, se faisaient la bise, comme ils disaient. Ici, cela ne se fait pas. Nous sommes beaucoup plus pudiques. Distants aussi. Je crois que la meilleure traduction que l’on puisse faire du mot ami serait plutôt « connaissance », vous comprenez ? Le proverbe dit : « À chaque pagode ses règles, à chacun ses sentiments ». 

  — Beau proverbe. Pour en revenir aux Khmers rouges, j’imagine qu’il doit y en avoir un peu partout. Ils sont rentrés dans le rang ?

  — Beaucoup oui, mais de loin pas tous. Bon nombre, à la chute du régime en janvier 1979, se sont enfuis en compagnie de Pol Pot dans la province de Pouthisat. Ils ont rejoint là-bas Ieng Sary et Khieu Samphân. Depuis leurs quartiers de la jungle, ils dirigent la guérilla. Certaines échauffourées, ici à Phnom Penh, sont l’œuvre de Khmers rouges restés fidèles au Kampuchéa démocratique. Mais la plupart comme on dit, tirent leurs dernières cartouches dans tous les sens du terme. Ce n’est que l’expression de leur frustration. Cela vous intéresserait-il d’en rencontrer ? 

  — Vous savez, je suis journaliste. Alors bien évidemment que…

  — Vous n’allez pas être déçu, suivez-moi. 

* * *

         Parvenu devant une propriété cernée de hauts murs blancs surmontés d’une abondante végétation, mon guide frappe à un imposant portail en tek massif par petits coups saccadés. « C’est un code », me dit-il en voyant mon étonnement.

         — Ste ch nung trauv ke kat kbal      

  — Haey angkor nung phlu chang

  — Entrez, Pierre, je vous prie. 

  — Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

  — Le roi sera décapité, Chea éclate de rire.

  — Et qu’avez-vous répondu ?

 — Le mot de passe : et Angkor resplendira.

                   Le portail franchi s’ouvre devant nous une dense végétation, principalement constituée de hauts bambous. Nous suivons sur quelques dizaines de mètres un sentier étroit avant de déboucher sur une petite clairière au milieu de laquelle est érigée une villa rappelant l’architecture méditerranéenne. Face à une large baie vitrée, une grande table ovale est disposée en terrasse. Trois hommes, pantalon noir, chemise noire, nous regardent approcher avec curiosité. Celui du milieu ne me quitte pas des yeux. Arrivé à leur hauteur, Chea s’arrête devant lui et lance :

         — Bonjour Frère Douch,

     — Salut Frère Proew.

         Ce n’est pas possible Pierre, tu as mal entendu. Douch ! Le tortionnaire du S-21, de Tuol Sleng ?

         Son visage me rappelle vaguement quelqu’un. Vraisemblablement un portrait vu dans un livre feuilleté avant le voyage. Il est le seul autour de cette table à avoir l’air grave. Son maigre visage à la peau jaune clair est percé de petits yeux profonds brun-noir. Sa petite bouche discrète aux lèvres retroussées semble hermétiquement fermée et lui donnerait des apparences austères s’il n’arborait de grandes oreilles un peu burlesques placées très en retrait de ses tempes creuses.

         — Je vous présente Monsieur Aymonier, Pierre Aymonier, journaliste.

  — Je n’imaginais pas que vous auriez la témérité de revenir dans ce pays, Pierre, puisqu’il semble que c’est comme cela que vous vous appelez désormais, me dit-il.    

  — …

           Je n’en crois pas mes oreilles. Je me tais, amusé de ce qui m’apparaît être un incroyable quiproquo. Il poursuit.

           — Vous avez tort de sourire. Je ne plaisante pas. Qu’en penser, que dois-je en penser ? Vous a-t-on envoyé afin de témoigner contre moi ? Qui vous envoie ? Dans quel but ? Vous savez qu’ils sont en train de monter un tribunal mixte. Alors, qui ? Les Cambodgiens ? Ce pourri d’Hun Sen ? Les Viêts, les Yankees ? 

         Il frappe violemment du pied sur le sol. Tétanisé, je me tais. Ne t’emballe pas Pierre, c’est surréaliste tout ça. Du grand guignol. Sauf qu’il n’a pas l’air du tout de plaisanter, le gars. Prends la discussion à ton compte. Relance ! 

         — Vous prétendez que nous nous connaissons ?

     — Voilà autre chose. Vous allez m’invoquer une amnésie ? Je ne supporte pas plus que par le passé que l’on se moque de moi, voyez-vous, Pierre. Vous me connaissez. Il ne faut pas me contrarier. Chercheriez-vous à faire croire à ces messieurs que j’ai perdu la tête ?

     — Vous délirez. Jamais au grand jamais je n’ai mis les pieds au Cambodge avant hier matin.

     — Vous vous foutez de moi ? Auriez-vous oublié que c’est moi qui vous ai aidé à quitter ce pays en 1977 ? 

         Il se lève précipitamment, entre dans la villa. Le silence est à peine rompu par le chant d’un bulbul. Proew Chea est tétanisé. Il ne doit rien y comprendre. Pas plus que moi. Gêné, il admire le ciel comme pour fuir mon regard. Les deux autres, assis sur leurs chaises, coudes appuyés sur la table, les mains en poings sous le menton fixent le fond du jardin comme s’ils espéraient une visite providentielle.

         Douch est de retour. Il tient dans les mains une série de photos noir-blanc et, tel un joueur de cartes, les lance une à une sur la table.

         — Et sur celle-là, c’est qui à côté de moi ? Et sur celle-ci ? Et encore là… Vous prétendez toujours que nous ne nous connaissons pas, Pierre ?

         La terre se met à tourner. Le bébé mort, les immeubles délabrés, Tuol Sleng, la sœur de Chea, la moiteur de l’après-midi, et maintenant les affirmations de Douch. J’étouffe. Oui, c’est bien lui sur les photos, c’est bien Douch, Pierre. Mais ce n’est pas toi le gars à côté. Oui, il te ressemble. C’est vrai qu’il te ressemble le mec, mais ce n’est pas toi. Ça ne PEUT PAS être toi sur les photos. Putain, qu’est-ce que je suis venu faire ici ?

         — Alors, voyez-vous, il y a longtemps que je rêve d’écrire mes mémoires. Votre arrivée est une bénédiction. Je vous désigne biographe officiel et unique de Kang Kek Ieu, plus connu sous le nom de Douch ! Vous écrirez mes mémoires, vous ferez connaître la vérité, ma vérité. Vous n’êtes pas sans savoir que tôt ou tard, je serai amené à m’expliquer devant les juges. Vous direz ô combien je ne savais rien, Pierre, comme je ne faisais qu’obéir aux ordres. Vous en avez été le témoin privilégié, non ? Cela ferait un beau titre pour le livre, ne pensez-vous pas ? JE NE SAVAIS RIEN ! JE NE FAISAIS QU’OBÉIR AUX ORDRES. Inutile de vous dire que vous ne sortirez pas de cette propriété avant d’avoir terminé. On va vous donner une chambre. Vous êtes mon invité. 

Admiratif… enfin!

Les deux dernières années de maturité – en France on dit baccalauréat – m’ont laissé des souvenirs peu glorieux de la littérature française. C’est qu’il fallait s’appuyer dix-huit livres imposés sachant que l’on n’en tirerait qu’un seul à l’examen final. J’admets certes que le choix qu’avaient effectué nos professeurs relevait de la plus grande des pertinences, mais quand on a dix-huit ans, on déteste se faire imposer quoique que ce soit. C’est comme ça!

Si Zola, Ramuz, Stendhal et Rousseau avaient trouvé quelque grâce auprès de l’ado rebelle que j’étais, d’autres ne peuvent en dire autant. J’ai particulièrement détesté Le procès-verbal de Le Clézio, Le Père Goriot dut se contenter de ma lecture du profil d’une oeuvre, je plaquai Madame Bovary aux alentours de la page vingt, Du côté de chez Swann fit un peu mieux et m’accompagna jusqu’à la petite madeleine, quant à Sartre, j’en ai eu La Nausée.

Comment avais-je pu passer à côté de pareils chefs-d’œuvre ? Les ayant depuis tous revisités, je ne crains pas aujourd’hui de battre ma coulpe. S’il en est un à qui je dois des excuses, c’est bien Jean-Paul Sartre. Je relis depuis quelques jours Les mots. Quel bonheur, quelle plume, quel trésor, que de pépites !

Alors, ne serait-ce que pour me faire pardonner, je vous en offre un petit extrait. Sartre n’est encore qu’un môme. Il vient tout juste d’apprendre à lire et dévore la bibliothèque de son grand-père chez qui il vit avec sa mère.

Les souvenirs touffus et la douce déraison des enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris dans un miroir ; elle en avait l’épaisseur infinie, la variété, l’imprévisibilité. Je me lançais dans d’incroyables aventures : il fallait grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches qui m’eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps hors de ma portée ; d’autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés des mains : d’autres, encore, se cachaient : je les avais pris, j’en avais commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une semaine pour les retrouver. Je fis d’horribles rencontres : j’ouvrais un album, je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous ma vue. Couché sur le tapis, j’entrepris d’arides voyages à travers Fontenelle, Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il fallait les observer, en faire le tour, feindre de m’éloigner et revenir brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du temps, elles gardaient leur secret.

Les mots, Jean-Paul Sartre, 1964, Gallimard. Folio 607, pages 42-43.

!

Mon amour pour Charles-Ferdinand Ramuz

J’ai toujours aimé Charles-Ferdinand Ramuz. J’avais un peu plus de trente ans, lorsque mes parents connaissant cet amour, déposèrent de gros cartons sous l’arbre de Noël à mon attention: Les Oeuvres complètes, exemplaire no 207 d’une édition limitée à 500! Elles trônent depuis 1986 en maîtresses des lieux dans ma bibliothèque.

A l’heure de balbutier mes débuts en écriture à l’âge de 65 ans, ces quelques notes rédigées par Ramuz alors qu’il n’avait que 22 ans ( « Fragments de Journal », 1895 – 1902) prennent une dimension nouvelle qu’il me tarde de partager avec vous:

7 avril 1897. – C’est un grand plaisir pour moi de prendre la plume et de me décrire à moi-même la situation de mes sentiments et de mes pensées, de faire le plan de ma vie de chaque jour, de dresser la carte des pays que je parcours en imagination, pour moi seul, car j’éprouve une étrange coquetterie à cacher mon monde intérieur à ceux qui m’entourent. Comme les héros des tragédies classiques j’ai besoin d’un confident – ce confident, ce sont quelques notes fugitives; mon journal devrait être quotidien. Malheureusement, une paresse innée, les mille petits incidents de mon existence monotone m’empêchent souvent d’écouter la voix de mes bonnes intentions et d’exécuter mes projets. Je suis sans excuse, je l’avoue. Mais je suis faible, je résiste mal à mes impulsions bonnes ou mauvaises.

Je vois chaque jour plus distinctement quelle serait ma « vocation », si c’était là une vocation ordinaire que l’on écoute de gaîté de coeur comme celle d’avocat ou de médecin. Je dois devenir un écrivain. Seulement ce n’est pas le tout que de dire je dois; et, si mes instincts et mes goûts me portent irrésistiblement à la carrière littéraire, il y a sur ma route tant de ronces que je suis bien excusable d’y regarder à deux fois avant de me mettre en route. Il me semble pourtant que c’est une fois en chemin que je trouverai l’assurance et le bonheur de la tâche accomplie et de la vocation satisfaite.

Curieuses, curieux d’entendre sa voix? Archive de la RTS. Ramuz lit un extrait de Passage du poète. https://www.rts.ch/archives/tv/information/carrefour/3451073-lecture-de-ramuz.html

Clavicule cassée

         Dire qu’il a bien fait de s’encoubler ce jour-là serait cynique et peu reluisant de ma part. Toujours est-il que cela signifia pour moi le début d’une aventure peu commune ! Je m’explique. Lors de la troisième édition du Nyon Folk Festival — il ne s’appelait pas encore Paléo Festival — les organisateurs avaient engagé un annonceur professionnel pour chauffer la foule avant les concerts : un prénommé Archie. Il avait débarqué la veille de l’ouverture en provenance de Londres avec une valise débordante de pantalons, vestes, casquettes et autres chapeaux ridicules qu’il comptait bien utiliser pour ses « Announcements ». Pour ma part, j’étais roadie sur la grande scène, en français « machiniste du spectacle », dans les faits porteur et pousseur de lourdes caisses à roulettes contenant amplis, consoles et instruments.

         Toujours est-il que l’après-midi de ce 20 juillet 1978, c’était un jeudi, à l’heure des sound-checks – veuillez excuser le jargon, mais cela sonne mieux que « balance » dont on affuble en français les réglages techniques qui précèdent les concerts… je disais donc qu’à l’heure du soundcheck de Richie Havens, star du jour, Archie qui n’avait jusque-là pas planté un clou, si ce n’est fumé un ou deux pétards, se présenta et demanda à faire, lui aussi, un test de micro. Dont acte ! Évidemment, à cette heure là, nous n’avions pas encore eu le temps de recouvrir les nombreux câbles et cordons électriques de gafa-tape, la large bande autocollante des pros. Et il arriva ce qui devait arriver. Se prenant les pieds dans l’enchevêtrement de fils en avant-scène, tentant de s’accrocher inutilement à un pied de micro, l’annonceur fit une chute en demi-rotation direction la terre ferme, pour s’écraser sur une barrière de protection métallique. Clavicule cassée, fin de carrière !

         Archie dans l’ambulance, se posa alors la question de son remplacement. Le Festival n’avait pas encore commencé et, du moins pour ce premier soir, il fallait rapidement un plan B. Le responsable du plateau ne sortait plus un son et tournait en rond au risque de s’empêtrer à son tour dans la toile de fils électriques et de subir le même sort que le citoyen londonien.

         « Je peux essayer » ! Tout le monde se retourne dans ma direction. Ça m’est sorti comme ça, sans réfléchir. Je me souviens encore de la tête du chef, on l’appelait Benny, ça faisait plus rock and roll que Bernard ! Il affichait une grimace qui pouvait aussi bien dire « tu te moques de moi » que « pourquoi pas ». Le « pourquoi pas » l’emporta. Après tout, il tenait une solution, bonne ou mauvaise, il en avait une. « Tu crois que tu peux ? ». J’ai haussé les épaules en guise d’assentiment. 

         Inutile de dire que, lors des quelques heures qui suivirent, j’eus à plusieurs reprises l’occasion de me traiter d’imbécile. Qu’allais-je bien pouvoir raconter au public ? Le plus simple était de demander aux artistes eux-mêmes. Évidemment. Sauf que cela signifiait qu’il me fallait prendre mon courage à deux mains pour aller leur parler. Bon, les Irlandais de Clannad, passe encore, les Américains de Buffy Sainte Marie, tout juste, mais Richie Havens ! L’homme qui avait ouvert les feux à Woodstock avec son mémorable Freedom, l’homme à la guitare meurtrie à coups de plectres. Le film, je l’avais vu tant de fois. Mais, aujourd’hui, Havens était-là, en chair et en os. 

         La responsable des loges était une bonne copine. Je lui glissai à l’oreille :

—      C’est laquelle la loge de Havens ?

—      C’est la caravane de camping juste derrière toi.

—      Ah ! Et il est comment ?

—      Comment, il est comment ?

—      Ben oui, sympa, cool ou genre gros con inabordable ? 

—      C’est le plus sympa des mecs. Tu lui veux quoi ?

Je lui racontai l’épisode de l’accident. Elle ne manqua évidemment pas de se moquer :

—      Ça c’est toi tout craché. Tu ne peux pas t’empêcher de te mettre dans la merde.

—      Si peu. Bon, il est-là ? Tu crois que je peux ?

—      Vas-y, il ne mord pas, je t’assure.

         Et les choses sont allées très vite. J’ai frappé à la porte, il a dit « come in », je suis entré et tout s’est enchaîné. On s’est mis à discuter. Je ne pouvais pas quitter sa guitare des yeux. Elle était encore plus pourave que dans le film. Il faut dire qu’elle avait pris presque dix ans depuis la dernière fois que je l’avais vue… au cinéma.

         —      Promets-moi de ne pas faire allusion à Woodstock, OK ? C’est comme si en dehors de ce satané concert, je n’existais pas. Tu vois, j’en viens à penser que je devrais m’acheter une nouvelle guitare, raser ma barbe, virer ma djellaba et mes sandales. Il éclate de rire.

         —      Ok, mais alors, je leur dis quoi ?

         —      Parle-leur de liberté ! 

         C’est ainsi que, quelques heures plus tard, devant plus de dix mille personnes, faisant allusion à la guerre du Vietnam véritable leitmotiv de l’époque, j’annonçai « le chantre de la liberté ». J’étais tout excité.

         —      Tu aurais au moins pu faire allusion à Woodstock, me fit remarquer Benny à ma sortie de scène.

         —      Justement pas ! Et puis, si t’es si malin que ça, vas-y à ma place demain. 

         Je n’avais pas fini ma phrase que je la regrettais déjà. Non, ni lui, ni personne d’autre, ni demain, ni après-demain, ni les trois jours à venir, personne ne me prendrait ma place. J’avais goûté à quelque chose d’extraordinaire, cela sentait le « reviens-y », on ne m’en dépossèderait pas.

         Le vendredi, Benny – qui avait eu de bonne heure une séance de comité d’organisation – me demanda si j’étais d’accord de continuer et d’être le présentateur jusqu’au dimanche. Je n’ai pas essayé de jouer à celui qui veut bien accepter pour rendre service, surtout que le soir même se produisait Tom Paxton et le dernier jour Ralph Mc Tell, dont je connaissais, pour l’un comme pour l’autre, le répertoire par cœur.

         Et voilà comment on devient annonceur de concerts, j’allais le rester jusqu’en 1999, soit vingt-et-un ans de suite, tout en devenant, douze mois plus tard, co-stage-manager, en particulier responsable des relations avec les artistes et — aspect bien moins sympathique — avec leurs managers. 

         Les managers, cela vaut la peine qu’on s’y arrête un instant. Ils ne sont pas tous foncièrement bêtes et méchants, mais leur fonction les rend souvent détestables. Ils n’ont qu’une peur, celle d’être virés par leurs artistes respectifs. Pour leur plaire, ils donnent dans la surenchère. Je pourrais multiplier ici les exemples. Je me contenterai d’un seul. Cela s’est passé en 1982, lors de la venue de Joan Baez. Son contrat stipulait la mise à disposition d’une bouteille de cognac Fine Champagne de 1947 dans sa loge. Allez savoir pourquoi cette date ! 

         Nous avions, les deux mois précédents, remué ciel et terre à la recherche du Graal pour trouver, au final, une bouteille de Fine 1946. Je devais informer la « reine du folk » de cet écart contractuel. Une fois son sound-check terminé, alors qu’elle était très heureuse de la qualité du son — et aussi d’avoir appris que le festival jouait le soir même pour la première fois à guichet fermé grâce à elle — je l’accompagnai dans sa loge et lui montrai l’objet de son désir non parfaitement satisfait. 

         —      En fait, tu vois, dans ton contrat, tu as demandé une bouteille de Fine Champagne 1947. On a multiplié les téléphones, en Suisse, en France. Sans succès. Alors, je te prie de nous excuser. On a certes trouvé ça, je lui tends la bouteille, mais l’année ne correspond pas.

         —      What’s the hell !

         Elle la regarde, sans rien dire, la tourne, la retourne, la dirige vers la lumière pour en admirer la belle couleur ambrée. Puis la repose.

—      Je n’ai jamais demandé ça, me dit-elle, visiblement gênée. 

—      Et pourtant, c’est dans le contrat, tu veux le voir ?

—      Non, je te crois. 

         Elle prend la bouteille en main, hésite, me regarde soudain avec un large sourire et me la tend :

—      Vous boirez ça à ma santé avec ton équipe de road’s, ok ?

         En 1989, soit sept ans plus tard, le contrat de Joe Cocker, lui, était aux antipodes : « L’organisateur s’engage à ce qu’il n’y ait pas la moindre source d’alcool dans un rayon de moins de dix mètres de M. Cocker. » J’allais devoir me coller à sa surveillance ! Nous accueillions Joe Cocker pour la première fois. C’était par ailleurs la dernière année du Festival sur son terrain au bord du lac avant son grand déménagement de 1990. La précision est importante. Je crois qu’on ne s’habitue pas vraiment à rencontrer des stars. Il y a toujours de la découverte presque angoissante dans l’air. J’avais par exemple, une année avant Cocker, fait la connaissance, presque tremblant, de l’immense Ray Charles. Je le revois encore venir dans ma direction sans hésitation, malgré sa cécité : « Are you the stage-manager ? » Pas sûr que mon « yes » en retour ait été des plus affirmatifs. 

         J’attendais donc Cocker avec appréhension et pas seulement parce que j’allais devoir jouer au flic, avec cette histoire d’alcool. Woodstock, toujours Woodstock ! Sa reprise de « With a little help from my friends » des Beatles restait dans ma mémoire l’un des moments les plus forts du film. Une fois son set terminé, il était sorti de scène dans un état tel, que je n’osais croire que vingt ans plus tard il puisse être encore vivant.

         L’homme que je vis arriver cet après-midi là était tout autre. Un peu bougon au premier abord, il n’en esquissait pas moins un sourire chaleureux, presque amical. Bien que très impressionné d’avoir devant moi un tel monstre sacré, son sourire me donna l’impression d’être celui d’un vieux copain que l’on revoit après quelques années d’absence. Lorsque je lui serrai la main en lui disant « I’m François », il me répondit « Hy, nice to meet you ». Ce « nice to meet you » n’était pas un « nice to meet you » machinal. C’était un vrai « nice to meet you ». J’en étais retourné.

         Ses musiciens étaient déjà en place sur la scène. Tout était câblé, prêt pour le sound check. Joe était venu avec la totale : deux guitaristes, une basse, deux claviers, quatre souffleurs, trois choristes, un batteur, un percussionniste. Quatorze musiciennes et musiciens sur scène, ce qui n’était pas sans susciter quelques craintes au sonorisateur. Et pourtant, tout fonctionna comme une Rolex dès les premières notes. On sentait l’artiste aux anges. Après un premier morceau, il demanda à en faire un deuxième : « Just to be sure » ! Les bénévoles du festival approchaient peu à peu de la scène. Il en venait de partout. 

—      Alors Joe, c’est ok ? Le son est bon ?

—      Oui, excellent. Dis-moi, tous ces gens qui débarquent de nulle part, ce sont des bénévoles ?

—      Oui, oui, les portes ne sont pas encore ouvertes

—      J’ai envie de chanter pour eux.

         Le sound check s’était transformé en mini-concert pour les bénévoles. Il dura un peu plus d’une demi-heure. Après les avoir remerciés de leur présence, Joe vint me rejoindre en arrière-scène. 

—      Tu veux que j’appelle ton chauffeur pour qu’il te ramène à ton hôtel ?

—      Non, merci. Le cadre est magnifique ici au bord du lac. J’ai envie de mettre mes pieds dans l’eau. Il y a des rochers, on peut s’asseoir dessus. C’est ok ?

—      Bien sûr que c’est ok. Je t’amène à boire. Tu veux un coca ? Une minérale ?

—      C’est tout ce que tu as ? 

—      Aïe, nous y voilà !

—   On m’a dit que vous avez d’excellents vins dans cette région, des blancs surtout. J’aimerais goûter.

—   Joe, dans le contrat…

—   Je sais, je sais, ils mettent ça pour se donner bonne conscience, tu vois. 

         Bien qu’il y ait prescription, je préfère ne pas entrer dans les détails de ce que nous bûmes. Promis, il n’y eu pas d’excès, mais pas d’abstinence non plus. Je n’en ai gardé ni honte ni culpabilité. Et puis, Joe avait toujours de gros bonbons à la menthe dans ses poches au cas où. Nous eûmes une discussion fascinante :

—      Tu sais, j’ai l’impression qu’on se connaît depuis longtemps, les deux, me dit-il.

—      C’est vrai, je ressens la même chose. Comme deux bons vieux potes. 

—      Je crois que nous nous sommes connus dans une autre vie, ça doit être ça.

—      Peut-être bien, mais si nous sommes de retour sur terre, c’est qu’on n’a pas tout compris et que l’apprentissage n’est pas terminé.

—      Oui, et ça m’inquiète, car après celle-ci je vais encore devoir revenir, il éclata de rire. On ne peut pas dire que j’ai fait tout juste jusqu’ici. 

—      Ça veut dire quoi faire juste ?

—      Bonne question.

—      Et si la vie s’était « apporter du bonheur » aux autres ? Toi, tu en donnes tant avec ta musique.

—      Dans ce cas, je crois oui, oui je crois que j’en donne. Et ce sera le cas ce soir. J’ai rarement senti ce que je ressens ici, aujourd’hui. Cet endroit m’inspire, me transporte. C’est peut-être la vue sur le lac, sur les montagnes, mais je ne pense pas. Il y a ici une énergie qui vient du fond de la terre, comme une réunion de vibrations bénéfiques, tu vois.

—      Alors c’est tant mieux que tu sois venu cette année. C’est la dernière fois que le festival se tient ici. On est tous un peu nostalgiques.

         A sa sortie de scène, ce soir-là, Joe Cocker était trempe. Il m’a pris contre lui, m’a serré de toutes ses forces dans ses bras avant de me regarder. Il pleurait et murmurait : oh God, oh God, oh my God. What happened ? 

         Joe Cocker est revenu deux fois à Paléo, sur le nouveau terrain,  mais à chaque fois il me dira : Je ne sais pas ce qui s’est passé ce jour-là, je n’ai jamais revécu pareil moment sur scène. C’était comme un avant-goût de paradis.

Joe ne reviendra plus à Nyon. Se cache-t-il désormais quelque part dans le monde dans la peau d’un môme ou a-t-il définitivement pris ses quartiers, là-haut ? Il nous a quittés quelques jours avant Noël, le 22 décembre 2014. Il reste l’un des plus beaux cadeaux de l’Amitié.

Grâce à Archie – qui n’en saura malheureusement jamais rien – j’ai vécu un nombre incalculable de moments hors du commun. J’ai aussi eu mon lot de galères, tant sur le plan technique qu’humain. De ces derniers, je n’en parlerai pas, tant je reste convaincu que j’ai eu l‘immense privilège de côtoyer des gens exceptionnels qui ont, comme nous tous, le droit d’être dans un « jour sans », des êtres humains desquels on attend le surhumain. Certains arrivaient à Nyon après des mois de tournée, après des dizaines et des dizaines de concerts, épuisé du « de ville en ville », de « scènes en scènes » du « on the road again » et qui, malgré tout, chaque fois donnaient tout ce qu’ils avaient encore à donner.

Nombre d’entre eux ont illuminé ma vie. Prenez, par exemple, dans un tout autre registre musical, Charles Trénet. Les programmateurs avaient osé l’inviter dans un festival où le rock prenait chaque année plus de place.

Il est 15 heures cet après-midi là. Il fait un cagnard digne des Cévennes au mois d’août. Monsieur Trénet s’avance timidement sur la scène. Je suis seul. Il se dirige vers moi, me tend la main.

—   Bonjour, Monsieur, mon nom est Charles Trénet.

Décontenancé – comment peut-il penser que je ne le reconnais pas – je lui tends la mienne en tentant de mettre mon langage au niveau de son élégance:

—   Bonjour, moi c’est François-Xavier, croyez bien, Monsieur Trénet, que je vous avais reconnu.

—   C’est gentil, ça ! On m’a dit que vous m’attendiez pour la balance.

—   Oui, c’est exact. Venez, votre micro est prêt en avant scène.

         C’est alors qu’il se saisit du micro, chantonne les trois ou quatre premières rimes de « Fidèle », demande à ce que le pianiste et le contrebassiste jouent quelques mesures avec lui et, se retournant vers moi :

—   C’est Byzance, merci beaucoup. 

         Nous venions de vivre le sound-check le plus court de notre histoire. Le soir, peu avant son concert, pour la première fois, j’avais préparé mon annonce sur un bout de papier et l’avais apprise par cœur. Nous étions tous conscient du risque que nous avions pris en mettant cet homme de soixante-seize ans à l’affiche. Dans les premiers rangs, les fans de Jacques Higelin se pressaient déjà, pour certains les cheveux teints en verts et mèches roses. 

         Après un accueil poli pour le « Fou chantant », ce fut énorme. A leur insu, les festivaliers prirent conscience qu’ils connaissaient toutes les chansons ou presque. Trénet, après trois morceaux, se piquant au jeu, lança, son smoking dans la foule à la manière de Johnny Halliday et tendant son micro au public, l’abandonna seul en plein milieu de « Y’a d’la joie ». Les gens chantaient à tue-tête. Son set terminé, le public en redemanda. Après deux rappels, je le retrouvai en arrière scène, aux anges, mais perplexe.    

—   Il faut aller leur dire que je n’ai plus rien, je suis au bout du répertoire, me dit-il.

—   Et si vous nous faisiez le Python ?

—   Ah ça non, Monsieur, le pianiste qui m’accompagne aujourd’hui n’a pas le niveau.

Et, me laissant planté-là, frissonnant aux frontières du bonheur, il reprit le chemin de la scène. Après tout, pourquoi pas, au vu de l’ambiance, chanter « Y’a d’la joie » une fois encore.

Ce chapitre de ma vie, ces heures innombrables passées sur cette grande scène de Nyon, j’aimerais en faire un livre… un jour, peut-être.

La marâtre à confesse

J’ai toujours pensé que je finirais par m’installer un jour à la cour du Roi. Jamais, ô grand jamais, de la manière que je vais conter.

Veuve d’un chevalier, j’avais épousé, en seconde noce, un gentilhomme proche du cercle royal. C’était principalement, j’en conviens, afin de me rapprocher du château et de ses hôtes. Veuf lui-même, mon nouveau conjoint avait une fille, Alice, qu’il avait emportée dans son équipage. C’était-là un trouble certain pour les desseins que je formais tant pour moi que pour mes deux filles. L’extrême beauté d’Alice n’eut pu être niée, pas même par la plus immodérée des mauvaises fois. A ses côtés, Javotte et Anastasie – il m’en coûte de le dire – faisaient pâle figure.

Ainsi, dès le premier jour, j’installai ma belle-fille sur une paillasse au grenier et fis d’elle la bonne à tout faire du logis. Gondrand, son père, n’osa pas influer, ces choses-là étant exclusivement du ressort de la gente féminine. Jamais la maison n’avait été si reluisante que depuis son arrivée. Elle décrassait, frottait, balayait, récurait, briquait, astiquait sans jamais donner le moindre signe de fatigue. Sa joie et sa bonne humeur avaient le don de m’agacer profondément. Ses rares pauses, elle les passait assise sur les cendres, au coin de la cheminée. Cette habitude avait inspiré à Javotte le sobriquet de Cendrillon, Anastasie lui ayant préféré Cucendron ce qui, je m’en souviens, m’avait beaucoup fait rire.

A l’automne, le fils du Roi donna un bal et pria toutes les personnes de qualité d’y venir. Le Prince était en âge de se marier, ce n’était un secret pour personne. Mes deux filles y furent évidemment conviées. Elles faisaient déjà grande figure dans le pays. Il va de soi qu’en aucun cas Cendrillon ne s’y rendrait. J’y veillerais personnellement.

Durant les préparatifs, la maisonnée se transforma en ruche. On ne parlait que de la façon dont on s’habillerait. L’aînée choisit de mettre son habit de velours rouge sang et sa garniture d’Angleterre. La cadette se proposa de porter une jolie jupe bleu turquoise, un manteau à fleurs d’or et sa rivière de diamants à propos de laquelle elle précisa : « ce qui ne laisse personne indifférent !»

Cendrillon, quelle ne fut pas ma surprise, offrit de les coiffer. Elle le fit de bon cœur et réalisa mèches, accroche-cœurs et chignons de très belle facture. Ainsi parées, mes filles feraient se retourner toute la cour sur leur passage. Une fois Javotte et Anastaise parties, je restai seule avec Cendrillon. Je la vis sortir et s’asseoir sur le banc du jardin. Pensait-elle, cette sans-gêne, qu’un prince eût pu l’inviter ? 

Alors que je guignais par la fenêtre, je vis apparaître une dame au demeurant fort belle, mais d’allure éthérée. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Elle s’était penchée sur Cendrillon et semblait lui parler. J’entendis la petite lui dire « oui, Marraine, bien sûr Marraine » avant de s’activer fébrilement. Elle amena tout d’abord une citrouille que la dame creusa avant de la transformer en carrosse d’un simple coup de baguette. Quelle était donc cette diablerie ? Je voulus intervenir et sortir dans le jardin, mais rien n’y fit. A peine m’approchais-je de la porte, qu’un violent éclair lumineux s’interposait. Je tentai bien de sortir par la porte arrière, le même phénomène se produisit. Malédiction !

De retour à mon observatoire, je vis Cendrillon tendre six souris à celle qu’elle nommait marraine. Elles furent aussitôt transformées en de merveilleux destriers. Un gros rat donna vie à un cocher ventru aux moustaches imposantes, six lézards se métamorphosèrent sous mes yeux éberlués en de superbes laquais qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs beaux habits chamarés. Je n’y tenais plus. Folle de rage, je me mis à taper contre les carreaux, à hurler. Epuisée, à bout de souffle. D’impuissance, je finis par calmer mes ardeurs. 

« Hé bien, te voilà parée pour aller au bal du Prince », entendis-je dire celle qui ressemblait assurément à une fée. Je n’en crus pas mes oreilles. Le petite effrontée s’empressa de préciser : « Oui, Marraine, mais je ne peux m’y rendre avec ces haillons. »

D’où sort cette marraine ? pensais-je. D’un coup de baguette magique Cendrillon se retrouva drapée de pieds en cap d’étoffes d’or et d’argent. Dans le même temps, ses pieds furent revêtus de ravissantes chaussures qui m’apparurent de verre. Je précise bien – car on comprendra toute l’importance de la chose plus avant – que les chaussures était bel et bien de verre et non de vair, contrairement à ce qui a été dit par certaines rombières peu dégourdies. L’index levé, la magicienne sembla faire encore quelques recommandations dont je n’entendis que la fin « … avant minuit ». J’eus à peine le temps de voir l’attelage démarrer en direction du château. 

Démunie, impuissante face à pareil sortilège j’enrageai. Ma soirée fut l’une des plus atroces que j’aie eu à braver. Les douze coups avaient à peine sonné que – « … avant minuit », c’était donc cela – je revis Cendrillon franchir le portail. Bien qu’elle portât à nouveau ses loques, elle semblait allègre, presqu’euphorique. Et pourtant, le rêve n’avait pas duré bien longtemps. La petite dévoyée aurait dû s’en retourner déconfite. Etait-elle seulement allée au bal ? Il me tardait d’avoir la narration de mes deux filles. Elle rentrèrent bien plus tard, tout excitées de leur soirée.

« Vous ne devinerez jamais, Mère », me dit Anastasie le seuil à peine franchi, « vous ne devinerez jamais ce que nous avons vécu ce soir » tout en se défaisant de son mateau à fleur. Sa sœur l’interrompit. 

– Le bal n’avait pas commencé qu’une princesse, d’une beauté presque irréelle est arrivée au château.

– Que me contez-vous là ?

– Oui, je vous assure, Mère, dirent-elles à l’unisson.

Elle me rapportèrent que le Prince, informé de l’arrivée de l’importune, s’ét­ait déplacé en personne pour la recevoir. Après l’avoir aidée à descendre de son carrosse, il lui avait pris la main et, en entrant dans la salle de bal, avait fait signe aux musiciens d’ouvrir la danse. 

– Si vous les aviez vus, Mère, comme ils étaient assortis. J’avais l’impression de vivre un conte de fée.

– Un conte de fée de courte durée, Anastasie, de courte durée. Celle que tout le monde voyait déjà convoler avec le Prince a disparu en cours de soirée. Et croyez bien, Mère, que je ne renoncerai pas à séduire son altesse. Le roi a décidé d’inviter tout le monde demain soir pour un nouveau bal. 

– Tiens qui voilà ? s’étonne Javotte. Mais c’est Cendrillon !

– Bonsoir mes sœurs, vous m’avez réveillée.

– Voyez-vous ça, la pauvre petite. Si tu étais venue au bal, tu aurais vu la plus belle princesse qu’on ne puisse jamais voir. Elle est même venue nous faire mille civilités.

– J’en eusse été fort aise, mais voyez-vous je n’y étais pas conviée. 

Le lendemain soir, l’histoire se répéta. J’avais bien imaginé un startagème pour empêcher Cendrillon de sortir de la maisonnée, mais je dus me rendre à l’évidence que rien n’y ferait. L’après-midi, j’avais détruit toutes les courges et autres citrouilles du jardin. Une simple noix suffit cependant à la fée pour en confectionner une somptueuse berline. 

Comme la veille, peu après minuit, je vis Cendrillon réintégrer la demeure. Elle était essoufflée, ébouriffée, suffoquante. Je l’entendis monter les marches en courant et s’effondrer en larmes sitôt la porte de la soupente franchie. Que s’était-il passé ?

Le lendemain matin, Cendrillon, comme à l’accoutumée et comme si de rien n’était, prépara le petit déjeuner, attendant en chantonnant, que ses sœurs se lèvent. Une fois qu’elles apparurent, elle ne put s’empêcher de leur demander avec empressement de lui conter leur soirée.

– Ma chère Cucendron, commença Anastasie, la princesse d’hier soir est revenue. Elle a une fois de plus fait faux bond au milieu des festivités. Le Prince en était tout bouleversé. 

– Elle a même, dans sa précipitation, perdu l’une de ses chaussures de verre, renchérit Javotte. 

– Et le Prince s’est précipité pour la ramasser. Il a passé le reste de la soirée assis à table, à observer la chaussure telle une relique précieuse.

– Il doit être très amoureux, fit remarquer Cendrillon.

Peu de jour plus tard, le fils du Roi, fit publier à son de cors et de trompettes qu’il épouserait celle dont le pied serait le plus juste à la petite pantoufle. Etant de verre, il apparaissait difficile que l’on puisse se méprendre. 

On l‘essaya à toute la cour, sans succès. On finit par l’apporter chez nous. Mon plan était arrêté. Loin de comploter pour tenir Cendrillon à l’écart, je fis au contraire tout ce qui était en mon pouvoir pour que les nobles serviteurs royaux lui présentent l’objet de leur quête. L’affaire étant entendue, autant en tirer profit. Quelle ne fut pas la surprise de Cendrillon lorsque je m’exclamai : « Auriez-vous l’obligeance, Messires, de soumettre à vérification le pied de ma petite Alice ? » Celle-ci me regarda incrédule. La chaussure entra sans peine et s’ajusta admirablement. Alice sortit de sous sa jupe la deuxième petite pantoufle à la stupéfaction de l’assistance. Anastasie et Javotte se jetèrent alors à ses pieds éclatant en sanglots, elles lui demandèrent le plus sincère des pardons. 

Le mariage fut célébré devant tout le peuple enthousiaste. Alice demanda que nous fassions désormais partie de la suite du Roi. Anastasie et Javotte furent mariées à deux grands seigneurs.

Depuis ce jour, j’implore Dieu de me prêter vie aussi longtemps que nécessaire afin d’obtenir le pardon pour toutes mes vilainies. J’ai fait écrire en grand, au dessus de mon lit: « De même que les ténèbres ne résistent pas à la lumière, le mal est impuissant face au bien. »

                                                                                                         Cunégonde de la Vilepière

Epiphanie

Pour mener à bien le vingt-septième opus des aventures du chevalier Thibert, Gaston Dunoyer s’était finalement astreint à la rédaction d’un plan. Il espérait ainsi se mettre à l’abri d’une panne dévastatrice de sa plume semblable à celle qu’il avait eu à affronter lors de la narration du tome précédent. 

         Jamais auparavant il n’avait éprouvé la nécessité de programmer les exploits de son héros. Son premier manuscrit, il l’avait rédigé d’une traite. Cela avait été une œuvre collégiale tant Thibert, le preux chevalier, avait apporté sa part de bravoure et d’initiatives. Cette expérience avait convaincu le jeune écrivain qu’il n’y avait rien de plus simple au monde que d’écrire un roman. Depuis cette première parution, cet état de grâce avait perduré un quart de siècle à raison d’un livre par an. Jusqu’au jour où… Gaston Dunoyer se souviendrait toujours de ce 28 mars 2018, premier jour de sa longue traversée d’un imaginaire perdu. 

         Alors que Thibert avait quitté au plus pressé le château du duc d’Otrante après l’avoir sauvagement égorgé et qu’il pénétrait dans une chênaie dense à la tombée de la nuit, tout s’était arrêté. Brutalement ! Thibert demeurait là, désespérément planté sur son destrier en plein milieu d’une obscure clairière de myrtilliers qu’éclairait une pleine lune voilée par la brume nocturne.  

         Gaston Dunoyer était témoin du désarroi de son chevalier. Celui-ci le regardait les yeux égarés et semblait demander : « Et maintenant ? Je vais où ? Je fais quoi ? ». 

         Il n’en avait pas la moindre idée. Il voulu se convaincre qu’il ne s’agissait que d’une petite faiblesse momentanée. Il se leva, se fit un café et alluma une cigarette. Il pressentait que la situation était grave tout en se répétant des « ce n’est rien », sans parvenir toutefois à s’en persuader. On approchait de minuit. « Tu dois être fatigué, Gaston, laisse ton chevalier se trouver un abri et repose-toi, toi aussi, demain tout ira mieux ». Intuitivement, il n’en croyait pas un mot.  

         Les heures qui suivirent furent effrayantes : insomnies, cauchemars, hallucinations ; une nuit de faits d’armes sordides, de trahisons. Tout ce qu’il avait imaginé ici et là au gré des aventures de Thibert, mais en plus épouvantable encore. Comme si un cinéaste s’était amusé à produire une saga des prouesses les moins reluisantes de Thibert et les avait poussées à leur paroxysme. 

         A intervalles réguliers, Dunoyer voyait passer au-dessus de lui une page blanche, la redoutée page blanche dont il avait été épargné tout au long de sa carrière. Elle voletait comme les avions de papier de son enfance. Puis, petit à petit, il y en eut deux, puis trois, puis quatre, des dizaines, des centaines. 

         « Tout cela n’est qu’un mauvais rêve » s’entendit-il dire à haute voix. Il le répéta plusieurs fois, balançant intérieurement entre la raison de Dunoyer et les intuitions de Gaston. Il fallait bien que cela se produise une fois, pensa-t-il. Il s’était depuis longtemps imprégné de l’idée que tôt ou tard il paierait cher sa désinvolture, cette forme de condescendance à l’égard des écrivains de sa génération, de ces auteurs qui, chez Bernard Pivot, n’avaient de cesse d’affirmer que sans un plan, mieux un synopsis bien détaillé, on courait le risque de la panne. Il s’était cru au-dessus de ces contingences. Cela n’arrive qu’aux autres ! C’était sans compter sur les leçons que la vie ne se prive pas de dispenser à ceux qui la prennent de haut. 

         Alors, soit, il allait s’y atteler à ce maudit plan. Revenu à sa table, il reprit ce qu’il avait déjà écrit, chapitre après chapitre : pas moins de cent soixante pages à passer en revue ! Après plus de quatre heures de travail à démêler un fil rouge au tracé chaotique, il touchait au but. Ne restait plus que l’épisode du meurtre à résumer. Ce qui fut fait, non sans douleur. 

         Et après ? Thibert n’avait pas bougé, toujours aussi inerte et comme cloué sur son cheval, les yeux ahuris. « Comment ai-je pu imaginer qu’en refaisant le même parcours, j’arriverais ailleurs qu’à mon point de rupture ? » 

         Il ressentit le besoin de mettre de la musique, de la musique médiévale. S’en imprégner, se noyer, les yeux fermés, dans l’atmosphère du XVe siècle. Distraire sa tête ! Elle se résignait, sa tête. Elle se persuadait que cette panne était inéluctable. « Surtout ne pas donner mon assentiment. Je suis habilité à refuser cette soi-disant défaillance. » Il fit résonner « Belle qui tient ma vie » dans le salon, ferma les yeux, s’imagina Thibert, son cheval, la forêt. Il ne vit qu’une femme.

Belle qui tiens ma vie

Captive dans tes yeux,

Qui m’as l’âme ravie

D’un sourire gracieux,

Viens tôt me secourir

Ou me faudra mourir.

         La chanson, il la passa, la repassa en boucle. Fallait-il introduire un épisode amoureux ? Cela n’avait aucun sens, Thibert ne se trouvait pas dans les meilleures dispositions. De plus, son héros n’était pas du genre à se laisser attendrir par une femme, si belle soit-elle. Il fallait le faire sortir de ce bosquet, c’était là la première des priorités. Mais comment ?

         Gaston Dunoyer dut en convenir, la musique n’avait en rien permis de forcer le verrou. Même les Carmina Burana étaient restées sans effet. Il s’affola, se mit à respirer plus rapidement, crise d’angoisse ! « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? »  

Durant les semaines qui suivirent, pour relancer la machine, il tenta toutes les stratégies qui lui venaient à l’esprit. Il alla se promener en forêt, son petit calepin en poche. Rien n’y fit, pas même lorsqu’il décida d’y rester toute la nuit. Il fit le tour du lac à la rame, passa des heures interminables à la bibliothèque nationale, section Moyen-âge, il commanda sur Amazon un château en carton à réaliser soi-même, prit des cours de luth, rien ne l’extirpait de sa torpeur. 

         On approchait de la date butoir. S’il voulait voir son livre publié pour la rentrée littéraire de septembre, il ne lui restait plus que quelques jours pour fournir le manuscrit à son éditeur. Celui-ci ne cessait de l’appeler, ce qui avait pour conséquence d’augmenter d’autant son désarroi. 

         Il avait repris l’habitude de se connecter au monde, écoutait France-Info et relisait la presse quotidienne. L’état de la planète lui apparu soudain désespéré, noir, glauque, rouge, fangeux, puant la sueur des uns, transpirant l’arrogance des autres. Thibert, s’il vivait aujourd’hui, serait de ces derniers, assurément. Cela lui éclata à la figure. 

         Une forme de dégoût pour son héros s’empara de lui. Thibert, il le voulait chevalier servant. Il se l’était représenté ainsi, l’avait créé ainsi. Au fil des épisodes, depuis le deuxième tome déjà, s’étant lui-même complu dans la colère et le ressentiment, Thibert s’était durci par mimétisme. D’aventure en aventure, tous deux étaient tombés dans la surenchère, s’abandonnant aux puissances du mal. Thibert le preux s’était fait goujat, brigand sans foi ni loi, pour qui l’argent et les courtisanes justifiaient à eux seuls tous les moyens. Non, la fin ne justifiait pas les moyens ! Avec le meurtre du duc d’Otrante, son compagnon de route avait franchi la ligne rouge, ligne que lui, Gaston Dunoyer, ne saurait plus accepter. Il en prenait conscience ! Toutes ces histoires lui faisaient maintenant honte. Il était devenu allergique aux exactions de Thibert, il ne supportait plus Thibert.

Belle qui tient ma vie

Viens tôt me secourir

Ou me faudra mourir.

         Thibert avait vendu son âme au diable ? Lui, Gaston Dunoyer allait lui offrir la rédemption. Émoustillé, soudain très excité, il sauta dans sa voiture, direction La Dombes. Il s’enquit en chemin des disponibilités de la chambre des ducs de l’Ostellerie du Vieux Pérouges. Libre ! Il gardait un souvenir lumineux de cette suite en rez-de-chaussée d’une ancienne bâtisse de 1456, le souvenir de sa lune de miel avec Isabelle. Depuis son décès tragique, il avait toujours hésité à s’y rendre de crainte de raviver ses plaies. Le temps n’avait pas fait son office, Dunoyer vivait dans la haine. Il n’avait jamais pu pardonner à ce chauffeur de camion ivre qui lui avait pris sa compagne.

         Parvenu sur la place du Tilleul, il se parqua juste sous la statuette de Saint-Georges. S’étant procuré les clés, il ouvrit la porte de ce lieu imprégné de mémoires séculaires. Rien n’avait changé. Le rouet sur la droite, le vieux berceau en bois, sur la gauche. Le petit salon abritait toujours la table ronde, celle que lui et Isabelle avaient nommée la table des chevaliers. Et puis, face à lui, au-delà de l’arche en pierre qui ouvrait sur la chambre à coucher, le lit à baldaquin, sur lequel tous deux s’étaient connus pour la première fois. Et puis cette odeur de cire d’abeille.

         Une violente émotion l’envahit, la même que celle qui avait vu son cœur s’épancher devant tout le monde lorsque l’on avait descendu le cercueil d’Isabelle dans sa tombe. C’était au lendemain de la parution du premier tome, elle n’avait pas vingt ans. 

         Isabeau était là, assise sur le lit. Elle portait le costume médiéval de la jeune mariée. La porte derrière lui laissa passer un léger courant d’air. Il sentit une épaule l’effleurer : Thibert ! Il le vit passer sous le porche. Isabeau lui adressa un sourire d’invitation, ouvrant ses bras pour l’accueillir.

         Gaston Dunoyer se remit à écrire… éperdument.

Bamako

Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. J’étais alors en recherche d’emploi. Cela devenait urgent de trouver un job, peu importe lequel. 

Depuis plusieurs jours, une idée trottait dans ma tête. Et si tu appelais Jérôme Matthey ? Le professeur Matthey était titulaire de la chaire de relations internationales à Science Po. J’avais effectué mon travail de licence dans son département. Mon mémo ayant reçu une mention cum laude, il devait certainement se rappeler de moi. 

Seulement voilà, on ne se refait pas. Je me trouvais bien cavalière et surtout prétentieuse. J’imaginais la scène, mon téléphone en main : « Bonjour Professeur, c’est moi Stéphanie Gremaud, vous vous souvenez de moi ? En fait, je me permets de vous contacter car je cherche du travail. Je me disais que peut-être, éventuellement, par hasard vous auriez… ». Ridicule, je serais ridicule. 

Plus je renonçais à l’idée, plus elle revenait. A plusieurs reprises j’avais saisi le combiné. A peine l’indicatif de la ligne directe du professeur Matthey composé, je raccrochais. Et pourtant, une petite voix me répétait sans cesse : « Appelle, Stéphanie, qu’est-ce que tu attends ? »

Je vivais une période d’achats compulsifs dans les boutiques les plus branchées. N’étant pas à une folie près,  je décidai d’en faire une de plus : me rendre chez Marlow, le coiffeur hommes-femmes le plus huppé de la ville. Cela me coûterait une fortune, mais comme je venais de refaire toute ma garde-robe, je pensais devoir aller jusqu’au bout de mon délire. « Tant qu’à faire, soignons le paraître. » J’avais inscrit mentalement ces dépenses insensées sur le compte « investissement », histoire de déculpabiliser un peu. 

A l’instant même où la porte coulissante du salon de coiffure s’ouvre, je me retrouve nez à nez avec le professeur Matthey. Tiré à quatre épingles, fraîchement coiffé, il est là, qui me regarde du haut de son mètre quatre-vingt-dix, trente centimètres au-dessus de ma tête. 

– Stéphanie, quelle bonne surprise ! Vous fréquentez aussi cet endroit ? me dit-il comme si nous nous étions quittés la veille.

– Bonjour Professeur, oui, enfin non, c’est la première fois que je viens ici. Je m’offre un petit caprice. Une fois n’est pas coutume. 

Je m’adresse à lui comme lorsque j’étais étudiante, un peu craintive et désarçonnée par cette rencontre improbable, bien que certainement inconsciemment souhaitée. Comment allez-vous, racontez-moi !

– Cela pourrait aller mieux. Voyez-vous, j’ai dernièrement perdu mon mari. 

– Oh ma pauvre, quelle horreur, toute ma sympathie. Dites-moi, vous êtes très jeune, votre mari…

– Oui, mon mari était jeune, lui aussi. Le cancer ne se préoccupe pas de l’âge de ses victimes. Il frappe où bon lui semble. 

– Je compatis sincèrement, croyez-moi. Mais parlez-moi de vous ?

Je lui explique qu’il n’y a pas grande chose à dire. Que je m’efforce de refaire surface. Que je vais mieux. J’additionne les banalités. J’hésite un peu avant de lâcher le morceau.

– Il ne me reste plus qu’à trouver un travail. 

-Une femme aussi brillante que vous ne devrait pas rencontrer grand obstacle.

– Détrompez-vous, Professeur, voilà des mois que je cherche en vain, c’est un peu comme si les femmes ayant fait science politique n’étaient pas crédibles aux yeux des employeurs potentiels. J’ai, à plusieurs reprises, été dans le dernier carré, mais c’est un homme qui, à chaque fois, a emporté la mise. 

– Ne m’aviez-vous pas relaté avoir fait une formation de secrétariat avant de rejoindre les bancs de l’Université ?

Cela me gêne qu’il me le rappelle. Stéphanie, la petite secrétaire bonne à tout faire, je ne voulais plus y penser. Si j’avais tardivement décidé de poursuivre des études, c’était bien pour en sortir. Et voilà que Matthey l’exhumait. Il poursuit. 

– Si cela peut vous dépanner, je cherche pour trois mois une collaboratrice pour m’aider dans l’administration et la logistique d’un projet en partenariat avec Bruxelles. Je serais évidemment enchanté de travailler avec vous.

Déçue, j’ai envie de lui signifier un refus catégorique. Il n’est pas meilleur que les autres. Mon instinct de survie s’y oppose et c’est un « oui volontiers, avec plaisir » sans enthousiasme mais reconnaissant qui sort de mes lèvres. Il me tend sa carte de visite : « appelez-moi cet après-midi, d’accord » ? 

Le lendemain matin, je faisais mes débuts.

Au bout des trois mois, le professeur Matthey m’annonça qu’il avait l’intention de me garder quelques semaines de plus. Le dernier vendredi de collaboration finit pourtant par arriver. Je n’avais toujours rien trouvé pour la suite. Le destin allait s’en charger. La scène me revient dans les moindres détails. 

Vers 15 heures, un visiteur que je ne connais pas fait son entrée. Bonjour Madame, je souhaiterais parler au professeur Matthey.

Je suis là, lui lance Matthey depuis son bureau. J’arrive.

Salut Karl, quel bon vent ?

– Salut Jérôme, je suis venu voir ton recteur et, comme j’ai vu de la lumière – il rit – je me suis permis d’entrer. 

– Sympa, vraiment sympa. Tu es sûr, toi l’homme toujours pressé, que tu n’as rien à me demander ?

– On ne peut rien te cacher. 

Karl, responsable des politiques humanitaires à la Croix-Rouge, se lance dans un bref exposé des conditions de vie des femmes en Afrique occidentale. Celles-ci se sont profondément détériorées du fait du développement rural. Les campagnes se vident petit à petit et les femmes restent seules sur place. Elles sont devenues la proie des djihadistes. 

– Pas besoin de te faire un dessin, Jérôme. 

– Oui, je sais, c’est odieux. Et que vient faire la Croix-Rouge dans cette histoire ?

– Toute la zone est en état de guerre larvée. On est en train de monter un programme de protection de ces populations sous l’égide de l’ONU. On nous a confié la coordination et la logistique. Beau projet.

– Et en quoi puis-je t’être utile ? 

Je tends l’oreille, la place des femmes dans la société africaine était justement le thème de mon travail de licence. Une étrange excitation me gagne. La réponse de Karl à la question accroît la tension que je ressens. 

– Je cherche la perle rare. Je compte engager une coordinatrice, en clair, une femme ayant fait science po en relations internationales. Sa qualité principale devrait être de connaître la situation géopolitique de l’ouest africain et idéalement d’y avoir séjourné. 

– Pffff, tu m’en demandes beaucoup.

Pourquoi il ne pense pas à moi ? Je peine à croire qu’il a oublié que j’ai fait mon travail de licence au Mali.

– Tu as posé la question au recteur ? 

– Il n’a aucune idée.

Il se retourne vers moi :

– Et vous Stéphanie, vous auriez une i… KARL, crie-t-il soudain, elle est là ta perle. Que je te présente Madame Stéphanie Gremaud. Excusez-moi Stéphanie, quel engourdi je suis. Cela est si évident. Vois-tu Karl, Stéphanie a rédigé un remarquable mémo de fin d’études sur le sujet qui te préoccupe. Mieux, elle a vécu sur place. Je vous laisse faire connaissance.

Le lundi suivant j’étais dans l’avion pour Bamako. 

Aujourd’hui, cela fait exactement une année que je suis l’otage du MIAM, le Mouvement Islamiste d’Afrique Méridionale et que je croupis dans un cabanon insalubre, privée de la lumière du jour. Je garde espoir !

Le Canal du midi

Le jour de mon mariage, en plus des promesses d’usage devant Monsieur le Curé, j’avais fait serment à Nuria de retourner chaque année dans son pays, près de Barcelone, pour y passer les grandes vacances. Ainsi, début juillet, à peine l’école finie, on réveillait les enfants aux environs de trois heures du matin. Après avoir tassé, entassé, pressé, compressé dans le coffre de la voiture ce qui ressemblait à un déménagement sans retour, nous quittions aux aurores notre petite bourgade des bords du lac Léman. La route serait longue, il nous en coûterait dix-sept heures pour le moins, pour autant encore que les douaniers du col du Perthus ne rallongent pas l’addition par une grève du zèle dont ils avaient le secret. Du côté espagnol, ce n’était guère mieux, leurs gabelous étant toujours à l’affût d’une plaque de chocolat à séquestrer, misérable butin. En ce début des années soixante, Franco régnait en maître et fermait les yeux à son propre avantage sur le racket de son administration.

Quelque cent mètres après notre départ, ayant passé devant l’honorable château de Coppet, ancienne demeure de Germaine de Staël et de son père Jacques Necker, j’avais pris l’habitude de couper le moteur puis de demander le silence en cabine afin de faire place au « Notre Père » que nous récitions tous à haute voix, avec le respect que l’on doit à celui auquel on sollicite la protection. À cette époque, les routes se montraient meurtrières, les ceintures de sécurité encore au stade d’esquisse dans la tête de leur inventeur et les voitures en tôles légères. Quant à la Nationale 7, elle proposait trois pistes assassines bordées de platanes arborant pour la plupart les stigmates des pare-chocs de ceux dont le voyage s’était prématurément arrêté là. 

Ce mercredi 11 juillet 1962, jour de la Saint-Benoît, nous avions à bord une invitée de choix, ma belle-mère. Elle avait débarqué chez nous un mois plus tôt, car elle s’ennuyait de sa fille. Nous profitions du trajet pour la ramener chez elle, Calle Provenza, proche de la Sagrada Família, laquelle ne comptait que quatre tours et offrait aux passants l’image d’un chantier à l’abandon.

Lors de ce qu’il faut bien nommer ces « transhumances estivales », le premier arrêt se situait au pied de la montée du Mont Sion, peu après Genève. C’était l’endroit généralement choisi par notre cadet pour vomir biscottes et chocolat chaud, certes ingurgités à une heure inhabituelle. Nuria, une fois les premiers « secours » apportés, notait l’heure et le kilométrage dans son petit carnet de voyage, informations classées secret défense à l’en croire. J’ai l’air de me moquer, mais ces calepins lui permettent aujourd’hui de refaire des allers-retours à Barcelone sans quitter son fauteuil.

Nous venions de faire une halte à Romans, capitale française de la chaussure — on en comprendra l’ironie par la suite — et nous trouvions dans la ligne droite entre Bourg-de-Péage et Valence quand l’embrouille a commencé. Un Allemand roulant ventre à terre s’était rabattu violemment pile devant nous pour ne pas s’empaler dans le camion « Valentine — les belles peintures » qui, en face, dépassait avec largesse une mobylette. Cela m’avait obligé à un freinage intempestif entraînant mon Opel Capitaine dans une embardée qui avait provoqué les cris de ma femme et de sa mère. « C’est rien, c’est rien, juste un Allemand qui ne sait pas que la guerre est finie », les avais-je tous rassurés.

C’est à ce moment précis que j’ai senti l’objet. Sous mon pied gauche, quelque chose venait de se déplacer. Il s’était coincé entre la portière et ma cheville. J’essayai, par tâtonnements plantaires, d’en déterminer la forme. On dirait un soulier. Oui, c’est bien ça, on dirait même qu’il a un haut talon. Une chaussure de femme ? 

Haut-le-cœur ! Léger tremblement. Et si c’était l’escarpin de Murielle ? Elle et moi, avions fait l’amour la veille au soir dans la voiture.  Murielle avait été engagée dernièrement dans la boîte qui m’employait. Chose hautement invraisemblable, elle avait rapidement inauguré à mon égard une série de petites amorces anodines qui s’étaient transformées en allusions de moins en moins discrètes. Je peux prouver qu’à cette époque déjà je n’avais rien, mais alors rien du sex symbole, au point que même ma propre femme se moquait souvent de ce qu’elle nommait, en roulant les « r »,  mes allures de séminariste. 

Dans l’ascenseur, le lundi précédent, Murielle m’avait collé une bise sur le bout du nez en disant « Tu sais que tu m’excites, toi ? ». Elle avait aussitôt pesé sur le bouton d’arrêt et, frottant ostensiblement son corps contre le mien, m’avait plaqué contre le miroir puis embrassé avidement. J’en avais eu le tournis, me demandant dans un reste de lucidité, comment cette fille de quinze ans ma cadette, belle comme celles qui font la Une des Magazines de mode, pouvait ressentir une quelconque attirance pour un type comme moi. Avec sa frimousse angélique, ses longues jambes sensuelles savamment valorisées par d’affriolantes minijupes et des escarpins vertigineux, sa ravissante petite poitrine que des décolletés à la limite de l’indécence faisaient deviner, elle pouvait assurément s’offrir bien mieux. Je n’en revenais pas. J’étais encore capable de séduire, et qui plus est, pas n’importe qui.

Alors, nous nous étions abandonnés dans cette voiture qui, en ce jour de juillet, fait route pour l’Espagne. 

Je me repasse le film de nos ébats. Je me rappelle qu’à un moment elle m’a dit de faire attention parce qu’elle avait le changement de vitesse entre les fesses. Et puis…  Ah oui, c’est ça ! N’ayant évidemment retiré que le strict nécessaire au vu de l’inconfort ambiant, nous nous sommes simplement réajustés. Je n’avais pas enlevé mes mocassins, ça j’en étais certain. Mais elle ? Est-ce qu’elle avait gardé ses escarpins aux pieds ? Vraisemblablement, et puis qu’est-ce que j’en sais ? On est ressortis du parking, j’ai pris à droite pour la déposer chez elle dix minutes plus tard. Elle m’a dit avec ironie « Bonnes vacances » avant de disparaître. Si elle avait perdu une chaussure, elle l’aurait remarqué, non ? J’étais parti comme un voleur, trop affolé à l’idée d’être vu. Je ne me souviens pas l’avoir vu gesticuler dans le rétroviseur. Non, ce n’est tout simplement pas possible. Quoique ! Cesse de gamberger, calme, calme-toi Jean-Pierre. Mais, m…., il y a bien une chaussure dans cette bagnole et si ce n’est pas la chaussure de Murielle, elle est à qui, qu’est-ce qu’elle fout-là ?

Nuria occupée à regarder le paysage à sa droite, je tente avec mon bras de remonter discrètement la chose. Opération réussie à la première tentative. Jusqu’ici, tout se passe bien. Je glisse l’escarpin de Murielle dans mon dos,  sur ma gauche, quelques centimètres sous la vitre conducteur. Je n’ai plus qu’à attendre l’instant propice pour balancer cette satanée godasse par-dessus bord. Par cette chaleur, rien d’étrange à ce que je maintienne la fenêtre grande ouverte. 

On approche de Valence, au premier feu rouge, adieu la pièce à conviction !  

Il est écrit qu’on ne se débarrasse pas de la coulpe d’adultère si facilement… et cela se confirme. Jamais, depuis que j’avais obtenu mon permis de conduire, je n’avais bénéficié d’autant de feux verts synchrones. Qu’un sémaphore se mette enfin au rouge pour me venir en aide, voilà que systématiquement une autre automobile apparaît dans mon rétroviseur. Si ça continue, on va sortir de la ville, l’escarpin toujours coincé entre mon bassin et la portière. Et c’est bien ce qui finit par arriver.

Dois-je expier ce moment d’égarement jusqu’à la lie ? C’est Dieu qui manigance tout ça ? « Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur » (Mathieu 5 : 28). Moi je ne m’étais pas contenté de convoiter.

Si je racontais la vérité à Nuria ? Tout le monde dort sur le siège arrière. Je vais tout lui avouer. Péché avoué est à moitié pardonné. Et puis non, elle ne me croira pas. Elle a croisé Murielle l’autre jour en venant me chercher au bureau avec les deux garçons. Jamais elle ne me croira. Je l’entends déjà, « toi, tu as couché avec cette fille ? Tu prends tes désirs pour des réalités, mon pauvre Jean-Pierre. Est-ce que tu t’es vu ? Il ne doit pas y avoir deux idiotes comme moi sur terre pour être attirées par l’homme insignifiant que tu es devenu ! Si, au moins, tu avais accepté cette promotion, je pourrais comprendre qu’elle te lèche les bottes, mais rien de tout ça. Monsieur a préféré renoncer pour pouvoir se consacrer encore et toujours plus à la paroisse ».

Depuis cette affaire de nomination avortée par ma faute — je craignais de déplaire à ma mère dernièrement médaillée « Bene meranti »par Jean XXIII — Nuria s’ingéniait à me dénigrer, à m’écraser, même devant les enfants. La venue de belle-maman avait amplifié le phénomène. Elle avait dû l’informer de ce qu’elle prenait pour un manque d’ambition professionnelle, car celle-ci jusqu’ici bienveillante à mon égard, s’était mise elle aussi à me battre froid. J’étais depuis quelques jours devenu un moins que rien. Peut-être que Murielle l’avait senti. Ses élans ne seraient-ils rien d’autre que de la compassion ou pire, un caprice de gamine ? 

Petite vérification faite dans le rétroviseur, je me lance.

– Tu sais, Nuria, hier soir, dans cette voiture, j’ai embrassé Murielle.

– Murielle ?

– Oui, la nouvelle secrétaire de direction. Tu l’as croisée l’autre jour.

Moment de silence durant lequel Nuria tourne sans raison apparente les pages de son calepin.

– Cette poupée ? Tu l’aurais embrassée ? Toi ? Et puis, qu’est-ce qu’elle aurait fait dans cette voiture ?

– Comme il pleuvait, je l’ai poussée jusqu’à son arrêt de tram. 

– Et elle t’a embrassé ? C’était bien ? 

Elle éclate de rire sans me regarder. Bons dieux, mais qu’est-ce qu’elle cherche dans ce petit carnet ?

– C’est déjà assez difficile de te l’avouer, alors si tu peux éviter de te foutre de moi. On a même couché ensemble, figure-toi, dans le parking souterrain, comme ça, au moins, tu sais tout.

– Écoute Jean-Pierre, je ne sais pas à quoi tu joues, mais admets que c’est grotesque. 

– Ah oui, c’est grotesque. Et ça, ça aussi c’est grotesque ? Et je lui plante l’escarpin sous le nez.

– Olé !!! Mais c’est la chaussure de maman ! 

Elle s’esclaffe de rire, me plantant au passage une banderille version El Cordobes tout en pouffant de manière si assourdissante qu’elle en réveille les deux garçons et leur grand-mère.

– Pero que pasa, hija mia ? 

– Ce n’est rien, nos estabamos riendo de un chiste. No se puede traducir 

– Qu’est-ce que vous complotez ? lui dis-je.

– Elle demande pourquoi j’ai ri si fort. Je lui dis juste que c’est malheureusement intraduisible.

– Tu ne lui as pas dit, pour la chaussure ?

– Non, j’attends de voir sa tête quand on s’arrêtera pour manger. On va la laisser mijoter un peu.

Nous avions pour habitude de déjeuner dans l’herbe au bord du canal du Midi. Malgré les plaintes incessantes de nos deux fils, lesquels avaient faim depuis Nîmes et le faisaient savoir, je ne lâchai pas le volant jusqu’à ce que nous ayons atteint notre point de chute entre Gourgasse et Colombiers. Il était quinze heures quand nous y parvînmes. Les grillons nous attendaient. C’est généralement à leurs chants que nous prenions conscience d’être enfin en vacances. Belle-maman, dans une position particulièrement acrobatique et improbable pour son âge, semblait chercher quelque chose. 

Regard complice entre Nuria et moi, au moins ça ! 

– Mais donde a disparou  mi zapato ? 

– Qu’est-ce que tu cherches, maman ?

– Mon soulier, hija mia.

– Il ne doit pas être bien loin.

– Jé né compréné pas, jé né troubé pas mon chaussure.

– Cherche encore un peu, elle ne s’est pas envolée tout de même.

– Arrête de la torturer,  Nuria, donne-la-lui, sa chaussure, lui dis-je un peu agacé.

– Ce ne serait pas ça ? dit-elle enfin en lui tendant le spectre de mes obsessions évaporées.

– Aïïï si. Où il était ?

– Elle a dû glisser vers l’avant quand Jean-Pierre a freiné, tu te rappelles ?

C’est à cet instant que Benoît nous tend un escarpin rouge vif à talon douze centimètres. 

– Et celui-là, il est à qui, Papa ?

Silence, on lit !

Dans mon dernier petit papier, je posais la question, par les temps numériques qui courent, de la nécessité de toujours apprendre à écrire à la main. Bien que j’aie évité de trancher de manière péremptoire, par ouverture d’esprit ou par couardise, il n’en demeure pas moins que le constat est implacable : apprendre à écrire, quelle qu’en soit la forme, ne saurait être remis en question. Pas plus que l’apprentissage de la lecture, d’ailleurs ! Se pose encore, dans ce monde d’oralité et d’images, la question du rôle même de la lecture.  

Il est fort probable que l’évocation du lycée Tevfik Fikret d’Ankara en Turquie ne vous dise pas grand ‘chose. C’était mon cas il y a peu. Et pourtant, cela fera vingt ans l’an prochain que cet établissement lançait un programme aux allures révolutionnaires, ayant essaimé ces dernières années jusque dans nos écoles romandes : Silence, on lit ! Le concept en est simple. Chaque jour, à la même heure, chacun cesse toute chose courante pour s’adonner quinze minutes à la lecture du livre de son choix. 

Avec le recul, les fondateurs turcs se disent sidérés du succès de leur entreprise, sachant qu’aujourd’hui ce temps de lecture a changé les rapports entre professeurs et élèves… Cela leur permet de sortir du rapport d’autorité-subordination habituel.

On aurait découvert-là l’œuf de Colon. Voyez plutôt ce qu’en dit la journaliste Elif Irmak sur les réseaux sociaux : Ce temps de lecturea des effets bénéfiques pour tout le monde, pour les adultes comme pour les jeunes : il renforce les capacités de concentration, favorise la curiosité, développe la culture, l’enrichissement lexical, le plaisir de lire, l’attention, la créativité, la capacité d’analyse, de synthèse et de jugement il accélère la maturité des jeunes, contribue à l’amélioration de l’expression écrite et orale.Bilan étourdissant, non ? Ce qui m’aparraît également comme digne d’être reporté ici est que l’ensemble du personnel de l’établissement s’y est mis : du cuisinier de la cafétéria au comptable en passant par le concierge. 

Alors, bien sûr, on en vient à rêver que ces quarts d’heures soient proposés tous les jours chez nous également. Ne faisons pas la fine bouche. Un pas après l’autre ou comme le dit la chanson : tout doux, tout doux, tout doucement. Réjouissons-nous plutôt de ce que l’on a mis le pied dans la porte. Le 11 novembre 2019 dernier à 10h10, dans les écoles vaudoises, plus de 100’000 personnes ont lu un extrait du livre qu’elles avaient amené avec elles. L’expérience a été reconduite tous les mois.

Les autorités vaudoises en ont profité pour rappeler que l’apprentissage et l’encouragement de la lecture et de l’écriture sont des missions centrales pour l’État. Et d’ajouter : le but est de soutenir ces missions par deux piliers: une politique éducative forte et une politique culturelle de soutien au livre et à l’écrit. Voilà qui est réjouissant.

Des moyens conséquents ont été mis à disposition de dizaines de bibliothèques publiques pour, entre autres, qu’elles puissent s’enrichir de nombreux livres. Une façon élégante de réitérer le respect dû à un objet hors du commun dont Carlos Ruiz Zafon dans Le jeu de l’ange prétend : Chaque livre a une âme, l’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme des lecteurs qu’il fait rêver.   

Faut-il renoncer à apprendre à écrire à la main ?

À l’heure où il se chuchote dans les couloirs qu’un groupe de politiciennes et politiciens s’apprêteraient à lancer une motion visant à l’abandon de l’enseignement de l’écriture manuscrite au profit du clavier, les pédagogues montent aux barricades qui pour hurler au blasphème, qui pour applaudir à cette avancée indispensable.

« Même la liste de commissions est gérée sur nos téléphones mobiles ! » Le constat est imparable. Toutefois, nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui invoquent « une décision potentiellement irresponsable ». C’est que l’enjeu ne se situe pas exclusivement au niveau de l’écriture, mais de son corollaire : l’aptitude à la lecture et son acquisition.

À en croire les fidèles de l’écriture manuscrite, celle-ci serait seule à même de faciliter l’apprentissage de la lecture. Ils appuient leurs propos en vantant les succès de l’école Montessori connue pour son slogan : « L’acte de lire découle de l’acte d’écrire ». Selon cette méthode, en calligraphiant un mot dans son entier, le jeune enfant l’enregistre comme une entité distincte, ce que n’offre pas la frappe au clavier, laquelle n’est finalement qu’une façon d’épeler… avec les doigts. 

La question qui se pose est de savoir ce que nous perdrions en cas d’abandon de la graphie manuscrite. C’est au niveau des processus de mémorisation que cela se joue. Un enfant qui apprend à dessiner une lettre associe sa forme visuelle avec le mouvement qui permet de l’écrire. Ainsi, à chaque lettre correspond un mouvement bien spécifique. Ce qui n’est pas le cas avec la frappe typographique où il s’agit d’atteindre un point certes bien précis du clavier, mais qui peut être atteint par des gestes distincts. Or, de nombreuses études ont démontré que l’identification des lettres passe autant par la mémoire du geste que par la mémoire visuelle. « Ceci expliquerait pourquoi des enfants ayant appris à lire et à écrire avec un clavier les reconnaissent moins bien par la suite » affirme le professeur en neurosciences Jean-Luc Velay, chercheur au CNRS. 

Malgré ce constat, il relativise et précise que les crispations autour de la question proviennent avant tout « d’un attachement affectif à l’écriture manuscrite, celle que nous avons apprise ». L’abandon de l’écriture à la main choque encore et apparaît prématuré. A n’en pas douter, le débat ne fait que commencer.